DOSSIER : Présidentielle sénégalaise - Dakar, la leçon de démocratie

Au lendemain de la victoire sans appel de Macky Sall contre Abdoulaye Wade, le Sénégal s'est réveillé plein d'espoir et fier de ses dirigeants. Plongée dans les premières heures du nouveau régime.

Ça grouille au domicile du nouveau couple présidentiel sénégalais, une villa à deux étages située à portée de vue du monument de la Renaissance africaine, dans le quartier huppé de Fenêtre-Mermoz. Au milieu des visages fatigués par deux mois d'une campagne éprouvante, celui de la toute nouvelle première dame, Marième Faye Sall, pétille. Elle passe d'une pièce à l'autre pour prendre soin de ses hôtes. Il y a là des Sénégalais de la diaspora qui ont joué de leur influence auprès des leurs restés au pays pour faire élire Macky Sall. Il y a aussi tous les lieutenants du président nouvellement élu : son bras droit, Alioune Badara Cissé, son stratège, Mbaye Ndiaye, son franc-tireur, Moustapha Cissé Lô, son conseiller et ami, Abou Abel Thiam, sa directrice de cabinet, Aminata Touré...
  
Ce mercredi 28 mars, cela fait trois jours que leur président reçoit. Les deux premiers, c'était au Radisson Blu, un hôtel de luxe situé sur la corniche. Puis le couple est retourné dans son foyer. Un bref intermède : la passation des pouvoirs, et donc l'installation au palais présidentiel, n'a pas traîné. M. et Mme Sall retrouveront leur maison au pire dans cinq ans (s'il est battu en 2017), au mieux dans dix ans (s'il est réélu à un deuxième et ultime mandat).

Prudence

Les premières heures de sa nouvelle stature, Macky Sall les a vécues comme à son habitude. Impassible. Du moins en apparence. Et avec beaucoup de prudence. Lorsque les premiers résultats du second tour tombent en provenance de l'étranger (d'Italie, de France, du Mozambique), en fin de journée, le 25 mars, ils le donnent largement en tête. Mais « ce ne sont que des petits bureaux », rétorque le candidat à ceux de son équipe qui s'enthousiasment trop vite à son goût. À 20 heures, les résultats défilent. Au QG de campagne, de l'autre côté de la capitale, c'est déjà la fête. Ils sont un millier, bientôt trois fois plus, à danser. La victoire se dessine. Macky décide de déplacer son équipe à l'hôtel Radisson. Son bras droit, Alioune Badara Cissé, qui se trouve dans son fief de Saint-Louis, vient de lui apprendre une bonne nouvelle : le ministre de l'Intérieur, Ousmane Ngom, un des fidèles les plus radicaux d'Abdoulaye Wade, l'a appelé pour lui demander le numéro de portable de Sall...

Mais ce dernier se veut encore prudent. La délivrance viendra une heure et demie plus tard. Il est 21 h 27 à l'horloge de la présidence, 21 h 24 à la montre de Sall, qui se trouve dans sa suite tout juste réservée, en compagnie de son épouse et du chef de la mission d'observation de l'Union européenne, Thijs Berman, lorsqu'il reçoit un appel. C'est Karim Wade, le fils du président sortant avec qui il n'a jamais coupé les ponts. Ce dernier lui passe son père. « Les choses se précisent, dit "Gorgui" à son ancien poulain. Tu vas gagner. Je te félicite. » Réponse de Macky Sall : « Je vous remercie. » Wade passe ensuite le combiné à sa femme, Viviane. Puis à leur fille, Sindiély.

Cinq minutes plus tard, Abou Abel Thiam, fidèle parmi les fidèles, pénètre dans la pièce. Sobrement, Sall lui parle du coup de fil. Pas de tremblements dans la voix. Pas de démonstration de joie. « Comme si de rien n'était, il était zen », relate Thiam. Réalise-t-il à ce moment qu'il devient le quatrième président du Sénégal indépendant, qu'il succède à Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, qu'il inflige à son maître une cuisante défaite comme peu de monde l'envisageait (deux jours plus tard, la Commission nationale de recensement des votes révélera l'ampleur de sa victoire : 65,8 % contre 34,2 %) ?

Coups de fil de chefs d'État

Dehors, dans la ville de Dakar, et bientôt dans l'ensemble du pays, c'est la fête depuis que la RTS, la télévision publique, a fait état de cet appel de courtoisie. Dans la suite au mobilier feutré avec vue sur l'océan, le téléphone chauffe. Les premiers chefs d'État à le féliciter sont africains. C'est d'abord Blaise Compaoré, puis les voisins : le Gambien Yahya Jammeh, le Premier ministre bissau-guinéen lui-même en passe d'être élu président, Carlos Gomes Junior, et le Mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz.

Le lendemain, les appels continuent : Alassane Ouattara, Ali Bongo Ondimba, Mohammed VI, Nicolas Sarkozy, Barack Obama, le président du Cap-Vert, Jorge Carlos Fonseca. Le Premier ministre et directeur de campagne de Wade, Souleymane Ndéné Ndiaye, un ami de vingt-cinq ans, lui passe aussi un coup de fil. Macky Sall est touché. Mais il n'a pas vraiment le temps de s'y attarder. Il y a ce flot de visiteurs, notamment les diplomates étrangers, et une tempête de sollicitations : des amis d'enfance qui tentent de se rappeler à son bon souvenir, des soutiens qui appellent des États-Unis ou d'Italie, et quelques membres du Parti démocratique sénégalais (PDS) qui croient qu'une transhumance est possible comme en 2000, après la défaite historique du Parti socialiste. Selon un de ses conseillers, « Macky n'en veut pas. Ce serait trahir ce pour quoi les Sénégalais l'ont élu ».

Il a déjà fort à faire avec son propre camp : les membres de son parti, l'Alliance pour la République (APR), les alliés du premier tour, ceux du second. Il les reçoit tous au Radisson. Et leur tient le même discours - il veut une république exemplaire et transparente - et le slogan qu'il a répété tout au long de la campagne - « la patrie avant le parti ».

Il le sait : à cet instant, passé l'euphorie de la victoire, le plus dur commence pour lui. Désormais, il va devoir faire ce pour quoi il n'est pas fait : trancher dans le vif. Bientôt, après son investiture, il devra nommer un gouvernement qu'il veut réduit à moins de 30 membres (contre plus de 40 sous Wade). « Macky a un souci, explique, en guise de consolation, un collaborateur du président sortant. Il n'a fait que 26 % au premier tour. Sa victoire, il la doit à trois grandes coalitions, soit une soixantaine de partis. Il va falloir les récompenser. Or il a annoncé un gouvernement restreint de 25 membres. Il va y avoir des mécontents ! » Wade, assure-t-il, n'était pas dans la même situation en 2000 : « Hormis Moustapha Niasse, tous ses alliés ne pesaient pas plus de 1 %. Et il était le leader incontesté de l'opposition depuis des années. Ce n'est pas le cas de Macky, qui a créé son parti il y a trois ans. »

Dans le camp du nouveau président, le débat fait rage. À l'APR, certains prônent un gouvernement de techniciens, pas de politiciens. « Cela permettrait de rassurer le peuple, qui sera très attentif aux gens qui seront nommés », indique un membre de l'équipe de campagne de Sall. Mais d'autres, comme Alioune Badara Cissé (ABC), ne veulent pas en entendre parler : « Je n'ai rien à envier aux technocrates. Et il serait logique que les militants de la première heure soient présents. » Du côté des alliés dits de la deuxième génération, qui l'ont rejoint après le premier tour, on s'attend à une répartition des postes en conséquence. « Nous avons battu campagne avec nos propres moyens. Nos militants veulent que le gouvernement reflète leurs efforts », souligne Abdoulaye Bathily, de la coalition Benno Siggil Senegaal.

Pudeur

Tous font confiance à Sall pour trouver un juste milieu. D'ailleurs, reconnaît Khalifa Sall, du Parti socialiste, la question de la répartition des postes n'a été abordée ni avant ni après la victoire. Un responsable socialiste, qui s'est vu proposer un portefeuille de souveraineté mais l'a refusé, appelle cela « une certaine pudeur ». ABC, à qui beaucoup donnaient du « ministre de la Justice » trois jours après la victoire, parle d'« élégance ». Tous jurent que « seul le président tranchera ». Mais cette preuve de confiance a tous les traits d'un cadeau empoisonné. « Les déçus seront forcément nombreux », reconnaît un proche du président, et les rancoeurs pourraient être lourdes de conséquences à l'approche des élections législatives, dont le premier tour est prévu pour le 17 juin et qui dessineront la majorité de la future Assemblée nationale avec laquelle le nouveau chef de l'État devra composer.

Équipe de fidèles

Qu'il les nomme à des ministères ou qu'il les garde à ses côtés à la présidence, Macky Sall s'appuiera quoi qu'il en soit sur son noyau de fidèles : ceux qui l'ont accompagné dans sa descente aux enfers, en 2008, quand le PDS l'a pris en grippe, et qui l'ont aidé à rebondir et à implanter son parti dans tout le pays. Ils sont connus. Outre ABC, qui a le profil d'un ministre de poids, il y a Mbaye Ndiaye et Moustapha Cissé Lô, tous deux ministrables, tout comme Awa Marie Coll-Seck, l'ancienne ministre de la Santé que beaucoup voyaient à la primature au lendemain de la victoire, ou Moubarack Lô, un statisticien qui a joué un rôle crucial durant la campagne. Et il y a ceux qui sont destinés à être ses conseillers, comme Mahmoud Saleh, expert en négociations politiques, l'ami Abou Abel Thiam, le communicant Seydou Guèye, le chef du protocole Pape Samba Diop, ou encore sa fidèle assistante, Fatima Senghor.

Parmi les alliés, Moustapha Niasse devrait également jouer un rôle essentiel. Celui qui est arrivé troisième au premier tour a pris en affection Macky Sall et a d'ores et déjà assuré à son entourage qu'il le soutiendrait pendant toute la durée de son mandat. Il y a douze ans, c'est à Wade qu'il avait apporté son soutien. Cela n'avait duré qu'un an. 

jeuneafrique.com

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