Le Sénégal entre hibernation démocratique et torpeur économique « Les asile de fou sont remplis de personnes qui se prenaient pour Jésus » « Je suis obsédé par la transparence… » Ainsi raisonne désormais notre Président, apôtre autoproclamé de la « gouvernance sobre et vertueuse ». Il faut dire que si les mots suffisaient à gouverner un pays le Sénégal serait aujourd’hui le pays le mieux gouverné sur la planète, tellement les belles formules inondent le paysage médiatique sous la gouvernance Macky Sall. Mais un Président qui se vante d’être obsédé par la transparence c’est quand même rare et extrêmement suspect. Il faut dire d’abord que lorsqu’un Président se sent obligé de faire son propre panégyrique, c’est qu’il y a malaise. Les grands hommes n’ont pas l’habitude de s’attarder sur leur mérite, ils ne racontent jamais leur propre histoire et n’ont guère besoin de « story-tellings » : ils sont naturels, authentiques, circonspects dans la prise et l’usage de la parole ; taciturnes même. Il faut ensuite remarquer que l’obsession n’a jamais été une boussole sûre et on ne saurait mener un pays à bon port en cédant à des obsessions quelle que soit leur nature. Car le propre de l’obsession est d’être involontaire et, par ricochet, hors de contrôle de la personne obsédée. Il faut d’ailleurs analyser ces propos sous leur angle symptomatologique pour en saisir toute la charge péjorative, car les obsessions ont toujours une vieille et sombre origine que le sujet n’arrive pas à assumer ni à occulter. Les mots cachent souvent des maux, ils en expriment également et ce, le plus souvent à l’insu de ceux qui en usent. La vertu ne fait jamais du bruit ; la sainteté ne se décrète pas, elle se constate ; elle ne se déclame pas, elle se vit dans la sobriété loin de la clameur publique. C’est vrai qu’aujourd’hui la politique est une entreprise de mise en scène permanente, d’où la recherche obsessionnelle d’experts en tout genre pour jouer le meilleur rôle, mais ce serait une grave illusion de faire de cette mise en scène l’essentiel. Une machine à communiquer est une machine à étouffer le peuple et à l’occuper dans et par le spectacle au lieu de l’épanouir réellement. Les codes de transparence sont des ceintures de sécurité qui protègent les gouvernants d’être projetés dans le décor incertain du gré à gré : ce n’est pas un impératif hypothétique, c’est un impératif catégorique et il est universel. Ce n’est pas parce que c’est Macky Sall apôtre autoproclamé de la gouvernance sobre et vertueuse que les Sénégalais vont courber l’échine et regarder leur code de transparence être assassiné sur l’autel de la simple bonne intention. Compter sur une panacée communicationnelle pour espérer faire accepter aux Sénégalais des régressions et des perversions des codes de procédure est une gigantesque illusion. Ce que le Président doit comprendre c’est que le fétichisme de la communication fonctionne exactement comme la magie, plus on en cherche davantage on en désire et davantage on en manque : la conséquence de cette quête effrénée de performance communicationnelle c’est la tragédie du folklore et la fadeur de la phraséologie. Le jour où le chef de l’État comprendra que la meilleure et la plus durable forme de communication c’est l’action efficace et efficiente, il commencera véritablement à s’occuper des problèmes réels du pays. Il se délestera alors de toute cette armada de sorciers communicants qui surfent sur les frontières incertaines entre journalisme et communication pour se faire inutilement entretenir par le contribuable sénégalais. Le langage vrai et sobre a plus de valeur que toutes les stratégies de communication, l’ignorer c’est se laisser arnaquer par des vendeurs d’illusion. La preuve manifeste et irréfutable que les ingénieries communicationnelles sont parfois d’une étonnante contre-productivité, c’est l’antinomie entre les déclarations du Président selon lesquelles « le Sénégal n’a jamais été aussi liquide » et l’intempérance avec laquelle son gouvernement recourt aux emprunts obligataires. Il faudra forcément expliquer aux Sénégalais comment, en un an, est-on passé du constat sans appel que « les caisses de l’État sont vides » à l’information selon laquelle « le Sénégal n’a jamais été aussi liquide ». Le Président est décidément prisonnier d’un univers de la communication qui, après l’avoir englouti dans le grand trou noir du mythe des ingénieurs de la communication, le coupe des sénégalais et du Sénégal réel. Les communicants politiques sont les Dédale des temps modernes : ils vendent la mèche pour davantage mettre en exergue leur génie. La réalité du pays n’a rien à voir avec les axes de la communication du Président. Alors que tous les experts comptables sont unanimes à reconnaitre une baisse de revenus des entreprises ; alors que les Sénégalais sont unanimes à constater que l’argent ne circule pas, le Président et son régime ont l’audace de déclarer que « c’est l’argent sale qui ne circule plus ». En plus d’être radicalement fausse une telle déclaration exprime un profond manque de respect pour nos compatriotes, car lier la morosité économique et financière qu’ils vivent à l’argent sale c’est les suspecter de paresse naturelle et de non probité. Or c’est vrai qu’il y a des Sénégalais indélicats, mais les vrais travailleurs (les ouvriers, les paysans, les enseignants et les autres fonctionnaires) n’ont pas attendu les credo des politiciens pour croire au travail et à la vertu de l’argent gagné honnêtement. La seule sphère où l’argent sale tire des héros du tréfonds des poubelles de la concussion pour les proposer en modèle de probité c’est la politique. Si j’étais président du Sénégal je penserai chaque jour et chaque instant au jour où je quitterai le pouvoir, car puisque « les chemins de l’enfer sont pavés de bonnes intentions », il faut savoir rester homme et accepter d’être ligoté par la rigueur de la loi. L’argent ne circule pas, Monsieur le Président et malgré la baisse des impôts sur les salaires les fonctionnaires se sentent sous la pesanteur infernale d’une coupole de plomb : le reconnaître n’est pas un échec, c’est déjà une esquisse de solution. C’est dommage qu’une fois qu’on accède au pouvoir on regarde les réalités du pays avec une étonnante position relativiste à la manière des astronautes qui, une fois dans le ciel, observent la terre au-dessus de leur tête avec détachement. PS « Bara Gaye est en prison pour délit d’offense au chef de l’État au moment où l’assassin de Ndiaga Diouf bénéficie d’une assomption auréolée. En tant qu’intellectuel, que Dieu pardonne notre lâcheté ! » Alassane K. KITANE, professeur Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès