Bourses sociales : Madame le Premier Ministre, ailleurs n’est pas ici.

A l’école primaire déjà, nos instituteurs nous apprenaient que comparaison n’est pas raison. Madame le Premier Ministre, ce n'est pas parce ce que ces bourses familiales ont fait leurs preuves au Brésil et au Mexique qu'elles feront leurs preuves au Sénégal. C'est trop facile comme réflexion et la comparaison est trop vaporeuse.

Les politiques menées au Mexique contre la pauvreté ne se réduisent pas à des discours, ce qui explique que l’on considère ce pays comme un laboratoire des politiques sociales et de lutte contre la pauvreté.

S’il est vrai que des évaluations ont permis de prouver que le programme a atteint des résultats satisfaisants au Mexique pour lutter contre la pauvreté, il n’en demeure pas moins vrai que sa pertinence n’est pas totalement admise  quant à sa durabilité et sa duplicabilité.

Pour rappel, dans les années 1990, les autorités mexicaines ont élaboré un programme de transfert monétaire conditionnel (PROGRESA) qui avait pour objectif de fournir aux ménages pauvres un soutien financier à court terme et d’encourager l’investissement dans le capital humain des enfants.

Il s’est agi alors d’octroyer aux mères des ménages pauvres une allocation monétaire à condition que leurs enfants soient scolarisés et effectuent régulièrement des examens de sante.

Une sélection a été réalisée pour déterminer les zones rurales les plus marginalisées, puis les localités et, en leur sein, les foyers en extrême pauvreté avec des enfants en âge d’être scolarisés.

Le programme est centré sur un traitement individuel, considérant les familles comme des entités isolées de leur environnement communautaire et agraire dans la majorité des cas.

La priorité a été accordée aux localités dont la concentration de foyers en situation d’extrême pauvreté était la plus grande et qui comptaient de nombreux Indiens. Cependant, il fallait aussi que les localités sélectionnées soient pourvues (ou se trouvent à une distance inférieure à 10 km) des services d’éducation et de santé primaires pour que les familles bénéficiaires et leurs enfants scolarisés puissent s’y rendre, en contrepartie de la bourse.

La volonté de rompre le cercle vicieux de la pauvreté en visant le développement du capital humain des jeunes qui appartiennent aux familles les plus misérables est mise en avant pour justifier la nature ciblée du programme en combinant les trois facteurs que sont l’allongement de la scolarité, le suivi sanitaire et l’amélioration de l’alimentation.

Le programme PROGRESA est situé dans une certaine continuité avec le traitement historique de la pauvreté : l’objectif du changement de comportement des pauvres et l’instrumentalisation de la famille, en particulier de la mère, en ignorant le père, pour placer l’enfant au centre du dispositif de l’aide sociale pour parvenir à ces changements.

Cette vision de la pauvreté et des moyens d’en sortir rappelle de vieux préceptes hygiénistes qui se sont répandus en France à partir du XVIIIe siècle, quand l’éducation des enfants commençait à prendre de l’importance.

De nombreuses études ont été publiées sur l’impact du programme tout au long de ses années d’existence et la preuve n’a pas été faite que ce type d’assistance permette à ses bénéficiaires de sortir de la pauvreté.

Certains experts signalent que la pauvreté n’a pas baissé en dessous de 50%  de la population depuis 50 ans : il reste un « noyau dur de la pauvreté » (LÓPEZ CALVA et SZÉKELY, 2001).

Il faut souligner au passage qu’au Mexique, 25% des revenus ruraux proviennent maintenant des transferts sociaux sans compter la participation de plus en plus importante des transferts des migrants dans l’économie paysanne.

Lors du débat organisé à Guadalajara à l’occasion de la publication du rapport de la Banque mondiale sur le Mexique le17 août 2004, les résultats des évaluations quantitatives (IFPRI) et qualitatives (CIESAS-Occidente) n’ont pas permis de prévoir l’amélioration du niveau de vie des populations en extrême pauvreté. D’ailleurs, dans ses études, le Pr Enrique VALENCIA de l’Université de Guadalajara affirme que ce programme représente seulement 10% des revenus des 20 % les plus pauvres de la population.

Qu’est-ce que le programme des bourses familiales apporte de nouveau à la lutte contre la pauvreté au Sénégal ?

Son ambition semble répondre aux attentes de la Banque mondiale, qui l’a présenté de par le monde comme le modèle de développement humain à suivre.

C’est pourquoi nous menons la réflexion sur sa portée sociale et économique dans le contexte sénégalais.

Les programmes sociaux sont salutaires pour éviter la transmission intergénérationnelle de la pauvreté. Toutefois ils ne sauraient être « une manne tombée du ciel ». Ils doivent découler de réalités endogènes.

Le modèle mexicain de lutte contre la pauvreté, quelle que soit sa relative réussite, dupliqué au Sénégal n’aura pas le même résultat car les contextes et les environnements de mise en œuvre diffèrent.

Ce programme ne se justifie pas pour au moins deux raisons fondamentales.

1°) Le chef de famille au Sénégal n’est pas la mère mais le père. Ces fondamentaux de la structure sociale sont bien ancrés chez nous surtout en milieu rural. C’est pourquoi s’adresser à la mère pour la mise en œuvre du programme des bourses sociales ne va pas sans tourments dans les relations intrafamiliales. On a mis la famille sous tutelle pour combiner des objectifs sanitaires et éducatifs.

Nous emprunterons les termes de Jacques DONZELOT qui assimile ce genre de programme à de la « philanthropie » qui repose sur la volonté de développer une économie sociale qui dirige « la vie des pauvres en vue de diminuer le coût social de leur reproduction, d’obtenir un nombre souhaitable de travailleurs pour un minimum de dépense publique ».

En effet, pour une famille extrêmement pauvre d’en moyenne de dix (10) personnes, la bourse (25 000 FCFA par trimestre, soit 28 FCFA par personne et par jour pour notre exemple) est assurément insuffisante pour couvrir les besoins essentiels, mais il est supposé être canalisé dans certaines dépenses (éducation, santé). Souvent ces familles vivent sur le crédit et l’argent du programme est souvent détourné pour rembourser les dettes.

Aussi, l’enregistrement des familles assistées avec les cartes « YAKKAR » est-il en effet le point de départ de tout un système de surveillance économique et morale qui fait de la famille un agent de reproduction de l’ordre établi.

En outre, ce programme de bourses familiales conduira à la création d’une catégorie sociale qui n’existait pas auparavant au Sénégal « l’extrême pauvreté » et à la stigmatiser. La distinction des bénéficiaires de l’assistance entraîne des inconvénients remarquables dans la société à laquelle ils appartiennent. Elle se traduit souvent par une vision stigmatisante de la pauvreté.

Pour le sociologue allemand Georg SIMMEL, ce n’est pas la privation dont souffre la personne qui fait d’elle un pauvre, mais seul le secours accordé en raison de cette privation.

Le programme des bourses familiales crée des personnes extrêmement pauvres avec en moyenne 28 FCFA par jour et nous fait subir le dictat des institutions internationales qui vont financer la lutte contre la pauvreté accentuant notre perte de souveraineté.

Ce programme a été mené en faveur des pauvres nous dit-on. A moins que nous ne soyons pas informés mais il semble que ces « pauvres » n’ont pas été associés à la définition du contenu. Ce qui présage d’écueils certains pour sa pérennité car il est juste le résultat d’une décision du gouvernement. Ce qui fait de ce programme une loterie qui impactera négativement sur la cohésion sociale étant entendu qu’il n’est basée sur aucune situation de référence.

2°) La pauvreté n’est pas un problème de distribution du revenu, mais d’attribution adéquate des ressources productives. C’est pourquoi il faut rompre avec cette rhétorique caritativiste et insister sur la nécessité de faire émerger le potentiel productif des pauvres en prenant soin que l’assistance ne soit transformée en une intervention permanente.

Cette perspective justifie qu’il suffise d’un levier pour stimuler le déploiement des capacités productives et encourager les familles à s’efforcer de sortir de la pauvreté.

Au départ le programme des bourses familiales vise 25 000 familles avec une allocation annuelle de 100 000 FCFA et 250 000 familles d’ici 2017 avec la même allocation soit 25 milliards à terme.

25 milliards engloutis dans des programmes d’une autre époque improductifs alors que le Sénégal dispose de potentiel économique certain apte à asseoir les bases d’un véritable développement.

Mettre en place des programmes sociaux, mais il faut une hybridation avec des programmes qui libèrent les énergies en rendant la pauvreté juste un état conjoncturel.

Ce levier pour stimuler le déploiement des capacités productives passe par la promotion d’une économie agricole et le développement des chaînes de valeur dans ce domaine avec une politique de promotion des PME.

A la place du distributisme mal placé, avec 5 milliards de FCFA, financer 1000 projets au moins qui permettront en moyenne de créer 5 000 emplois et le développement d’activités connexes qui créeront d’autres emplois.

Cela permettra non seulement d’atteindre les objectifs de lutte contre la pauvreté mais à l’Etat de tirer profit de ces activités.

Madame le Premier Ministre, puisque vous êtes de la gauche et que vous voulez appliquer une politique de gauche, nationalisez les terres et recrutez les jeunes pour les cultiver. Cela est plus rationnel que de vouloir copier-coller des modèles archaïques, sous développants et inhibiteurs d’initiatives.

Votre programme « YONNU YOKKUTE » a une orientation socialiste et inutile de vous rappeler que les économies socialistes se sont écroulées et leur chute a inauguré des transitions ardues vers des économies davantage axées sur le marché dont la mise en œuvre crée l’espoir d’une croissance plus rapide et des sociétés plus justes.

Depuis votre arrivée, les entreprises déposent leurs clefs sous les paillassons surtout les PME et PMI. Créez alors les conditions pour l’émergence de l’entreprenariat au lieu de confiner les populations à l’état d’assistées. Comme un muscle, l’intelligence s’atrophie si elle n’est pas mise à l’épreuve et conduit même au crétinisme. Ainsi, la personne humaine qui est au cœur du processus de développement n’aura plus aucune utilité pour la nation.

Les nouveaux paradigmes du développement montrent sans janotisme que les PME tirent la croissance par la production de biens et services. 

Faites en sorte que la famille soit à la fois unité de production et unité de consommation. De la sorte vous vous mettrez au plus vite sur le chemin du véritable développement qui n’est que la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître durablement et cumulativement son produit réel et global.

Puisse DIEU vous assister dans votre mission de conduire la barque à bon port.