Le 1er juillet dernier, 98,5% d’électeurs marocains ont voté par un oui
massif pour la nouvelle constitution. Un plébiscite qui a été salué par
les autorités marocaines mais aussi par la communauté internationale
comme un vrai modèle de réforme. Il est clair qu’au regard de la
violence qui a émaillé les révoltes arabes, il y a indéniablement
exception. Mais au-delà du caractère pacifique ou non, peut-on
véritablement parler d’une constitution rompant avec la monarchie
exécutive puisque, en cumulant de nombreux pouvoirs, le Roi biaise la
séparation des pouvoirs, ingrédient nécessaire pour le bon
fonctionnement de toute démocratie ?
De prime abord, si le
gouvernement est issu désormais du suffrage universel et que le chef du
gouvernement dispose de plus de pouvoirs en matière de nomination et de
coordination de l’action gouvernementale, il demeure néanmoins dépendant
et faible par rapport au souverain. En effet, le maintien du chef du
gouvernement aux affaires dépend de la bonne volonté du Roi. De même,
n’importe quel ministre proposé par ce dernier pourrait être révoqué par
le souverain. Par ailleurs, aucune décision concernant les questions
stratégiques (dont l’objet n’est pas délimité) ne peut passer sans
l’aval du Roi. En outre, le Roi garde toujours le pouvoir exclusif en
matière religieuse, sécuritaire et militaire : le gouvernement est
encore trop faible, se contentant d’exécuter un programme dont la
conception continue toujours de lui échapper.
Concernant le
Parlement, malgré une extension du domaine de la loi (de 9 à 50), la
souveraineté du peuple portée par la chambre des représentants demeure
fragile dans le sens où, d’une part, le Parlement pourrait être dissout à
n’importe quel moment par le souverain, et d’autre part, ce dernier
peut renvoyer pour relecture n’importe quelle loi votée par les députés.
Enfin pour le pouvoir judiciaire, peut-on parler de réelle indépendance
lorsque est stipulé dans la nouvelle constitution que « les magistrats
du parquet (...) doivent se conformer aux instructions écrites émanant
de l’autorité hiérarchique », ce qui signifie le gouvernement et le Roi.
Le souverain continuant à présider le conseil supérieur du pouvoir
judiciaire qui gère la carrière des magistrats, ces derniers ne
disposent pas d’une réelle indépendance, même si le ministre de la
justice a été évincé du conseil supérieur.
Il en ressort une
séparation de pouvoirs biaisée dans la mesure où le Roi cumule tous les
pouvoirs et reste l’exécuteur suprême. La nouvelle constitution, comme
l’ancienne, reste ancrée dans un système de gouvernance basé sur une
monarchie exécutive laissant des pouvoirs significatifs aux mains du Roi
et de son entourage immédiat. Il ne s’agit pas tant de la personne du
Roi, mais plus de son entourage, de ses conseillers et cet ensemble qui
gouverne le pays dans l’ombre tout en échappant au principe démocratique
de reddition des comptes.
L’excès de l’interventionnisme
monarchique trouve racine dans la méfiance historique de la monarchie
vis-à-vis des autres pouvoirs, ce qui explique que d’un coté on délègue
certains pouvoirs et de l’autre on met en place des garde-fous pour
annihiler presque ces nouveaux pouvoirs. A titre d’exemple, le Parlement
est reconnu comme la source de législation, mais en même temps
l’approbation des lois est soumise au véto royal.
Au-delà de la
séparation des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire,
l’amalgame entre le pouvoir politique et économique a été passé sous
silence. Même si le budget du palais royal est voté par les
parlementaires à l’unanimité, il ne fait pas l’objet d’une vraie
discussion. Un budget représentant, selon les données de la loi de
finances 2010, près de 2% du budget général de l’Etat et qui correspond à
2,3 fois celui de l’Elysée (alors que le PIB de la France représente 30
fois celui du Maroc) et 12,6 fois celui du palais espagnol. Le palais
coûte aux contribuables marocains 7.028.293 DH par jour. Pour 32
millions d’habitants, la part du palais royal est équivalente à celle de
375.000 Marocains.
Sur le budget royal, seul le salaire royal,
dit liste civile, représentant 1%, a un fondement constitutionnel, les
99% restant n’ont aucune assise constitutionnelle, ce qui ouvre la porte
aux décisions discrétionnaires. Certes, la cour des comptes est
constitutionnalisée (comme avant), mais il n’y a aucun automatisme entre
la constatation d’une violation de la loi et la présentation des
dossiers douteux à la justice. Les organes de contrôle des dépenses
publiques, comme l’inspection générale des finances ou la cour des
comptes ne procèdent pas à des missions de contrôles des finances du
palais royal comme elles le font avec les autres administrations. Cela
pose problème dans la mesure où l’exercice de pouvoir par l’institution
royale et son entourage n’est pas accompagné de mécanismes de contrôle
et de reddition des comptes, ce qui contredit l’esprit démocratique. On
reste dans un système où toute l’architecture constitutionnelle est liée
à la bonne foi des différents intervenants.
S’il est indéniable
que la constitution marocaine comparée à celles des monarchies du Golfe
et du Moyen-Orient présente plusieurs avancées, elle reste en dessous
des normes nécessaires à l’instauration d’une monarchie parlementaire,
seule voie pour concilier monarchie et démocratie. S’il y a un
enseignement à tirer des mouvements de contestation au Maroc c’est qu’on
est en présence d’une véritable revendication populaire de
responsabilisation de la classe politique et de la monarchie royale. Il
s’agit de la revendication d’un nouveau contrat entre le peuple et la
monarchie où la légitimité historique et religieuse est désormais
insuffisante pour justifier le pouvoir. L’heure est désormais à la bonne
gouvernance et l’efficacité pour légitimer le pouvoir royal. Ainsi,
pour pouvoir véritablement parler de modèle de réforme démocratique au
Maroc il est besoin d’une réelle séparation d’une part entre la
sacralité et le politique, et d’autre part, entre le politique et
l’économique. C’est à cette seule condition que l’on peut espérer
l’émergence d’une vraie démocratie au Maroc, et non une démocratie de
façade.
Hicham El Moussaoui est analyste sur
www.UnMondeLibre.org.