ENTRETIEN AVEC… Léopold Faye, Consul général du Sénégal en France : «Ce qui s’est vraiment passé au consulat le 22 juin».
L’homme n’aime pas s’épancher dans la presse. Mais, très marqué par le
saccage du consulat le 22 juin dernier, et la campagne de dénigrement
orchestrée par l’opposition à son encontre, le consul général du Sénégal
en France a, pour une fois, jugé nécessaire de sortir de sa réserve
diplomatique, et livrer sa version des faits. Mais aussi, dire pourquoi
il n’a pas porté plainte contre les tagueurs. Processus électoral en
France, Sénégalais en prison, Sans papiers, bilan de son magistère à
mi-parcours… Léopold Faye s’est livré à bâtons rompus, au cours de cet
entretien, sur tous les autres sujets qui relèvent de sa mission.
Il y a plus de trois semaines, une manifestation de
l’opposition contre le projet de ticket présidentiel s’est soldée par
l’occupation et le saccage du consulat. Comment avez-vous vécu cet
évènement de l’intérieur ? J’ai vécu cet évènement avec
beaucoup de regrets, et j’en ai été meurtri, parce que le consulat est
l’émanation de l’Etat du Sénégal. C’est un démembrement de l’ambassade
du Sénégal, qui est destiné à offrir les services administratifs et
juridiques dont les Sénégalais ont besoin dans leur vie quotidienne ici
en France. Et de ce point de vue, le consulat est un bien public qui
appartient à toutes les Sénégalaises et à tous les Sénégalais vivant en
France. Aucun groupe ne peut en revendiquer la propriété exclusive pour
vouloir en faire ce qu’il veut. C’est cela que je déplore. Néanmoins,
c’est un acte que nous avons pris en compte. Nous avons été informés la
veille qu’une manifestation allait se dérouler et nous avions pris nos
dispositions en demandant simplement à nos agents de sécurité d’être
vigilants. Mais nous n’avions pas estimé nécessaire de faire appel à la
Police, parce que trois semaines avant, une tentative de séquestration
avait été opérée sur ma personne, dans mon bureau. Et les discussions
que j’avais eues à l’époque avec les responsables de ce mouvement
m’autorisaient à croire qu’un tel acte à l’intérieur du consulat ne se
produirait plus. C’est ce qui explique que je n’ai pas fait appel à la
Police par anticipation. Et aussi, je m’attendais plutôt à ce que la
manifestation se déroule au dehors et que moi je reçoive une délégation
comme d’habitude. Or, le consulat a été envahi et occupé, les gens ont
brisé des portes et des vitres, ils ont entassé des chaises dans le
couloir, ils ont fermé les portes et occupé le consulat.
Au
regard de cette situation, ma responsabilité était de rétablir le
fonctionnement du service. Nous avons alors requis la Police française.
Et il est bien mentionné dans cette réquisition que c’est pour rétablir
les services consulaires. Cela a permis aux policiers français
d’empiéter sur le territoire sénégalais à l’intérieur du consulat, et
d’évacuer tous ceux qui l’occupaient. Bien évidemment, il n’a jamais été
question pour nous, auprès des autorités françaises, de demander leur
embarquement. Donc, ce qui a suivi n’a rien à voir avec la procédure que
nous-mêmes avions enclenchée. Il est évident que les Français qui ont
en charge la sécurité du consulat ont peut-être leur procédure. Ce que
je dis peut être vérifié : ni le consul, ni aucune autre autorité
consulaire n’a déposé plainte au commissariat de Police ni auprès du
procureur. Toute enquête peut le vérifier et pourra le certifier.
Nous
continuons à assumer notre mission, c’est-à-dire à travailler avec la
communauté sénégalaise et à être en harmonie avec elle. Le consul du
Sénégal, à aucun moment, ne s’est senti acculé, ni menacé par qui que ce
soit. Il a continué avec ses collaborateurs à faire fonctionner
correctement le service.
Pourtant les manifestants disent que s’ils ont saccagé vos locaux c’est parce que vous aviez refusé de les recevoir. En
ma qualité de responsable de la structure, je n’ai reçu aucune demande
de rencontre de leur part. Aucun d’eux n’a envoyé de messages ou un
personnel du consulat pour me demander une rencontre. Pourtant, la
plupart d’entre eux ont mon numéro de téléphone et m’ont souvent appelé.
S’ils voulaient me contacter, ils pouvaient le faire au téléphone,
parce qu’il est toujours ouvert.
Vous voulez dire qu’ils ont prémédité leur acte ? Je
ne sais pas, mais je constate qu’il y a des portes brisées, des tags.
Je ne sais pas ce qu’ils avaient décidé au départ, je constate tout
simplement la finalité de l’acte.
Vous dédouanez vos
services dans l’embarquement et la garde à vue des interpellés, mais
pourtant un fonctionnaire du consulat s’est bien déplacé au commissariat
pour les identifier… Cela fait partie de la procédure
normale : tout acteur doit être identifié. Mais l’identification n’a
rien à voir avec la procédure judiciaire. A ce niveau, le gendarme qui
était là-bas n’a fait que son travail. A Dakar c’aurait été pareil.
Quand il y a des actes qui sont commis, lui en tant que responsable de
la sécurité, doit pouvoir dire qui a fait quoi. Là, il est dans son
rôle, et on n’a rien à lui reprocher.
Qu’est ce qui vous a choqué le plus ce jour-là ? Tout
m’a vraiment marqué. Il y a les actes de vandalisme, parce que c’est un
bien public. Mais je pense que c’est la portée symbolique de l’acte
même qui m’a choqué le plus. Que des Sénégalais entrent dans le
consulat, qui est le bien le plus précieux qu’ils puissent posséder en
France, qu’ils le mettent dans cet état, je pense que cela mérite des
interrogations. Et cela mérite également que tous les responsables qui
ont voix au chapitre se prononcent sur cette question pour que tout cela
ne puisse jamais arriver de nouveau. Parce que ce qu’on a tous en
commun, c’est l’Etat. Si l’Etat n’existe plus, la citoyenneté n’existera
plus, donc rien n’existera. Nous deviendrons alors de simples individus
qui circuleront sans identité, sans patriotisme, sans civisme.
Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte alors que vous estimez grave ce qu’ils ont fait ? Je
n’ai pas porté plainte compte tenu du fait que ce sont des Sénégalais
qui sont en territoire étranger. J’aurai compris que moi je porte
plainte contre des Sénégalais auprès de la juridiction sénégalaise,
c’est une possibilité que j’aurai pu utiliser. Mais ce qui m’a le plus
retenu de porter plainte contre eux auprès de la juridiction française,
c’est que je savais pertinemment que dans ce groupe, il pouvait y avoir
des gens en situation irrégulière et qui auraient donc maille à partir
avec les procédures françaises de retour en territoire sénégalais. Et je
ne souhaitais pas m’engager jusque-là.
C’est la raison principale qui vous a fait abstenir de la plainte ? C’est
l’une des raisons. J’ai pensé que parmi eux il y avait peut-être des
gens qui étaient des soutiens de famille au Sénégal, mais du fait qu’ils
soient sans papiers ils risquaient purement et simplement d’être
refoulés au Sénégal. C’est la famille qui perdrait certes, mais aussi le
Sénégal en partie.
Sur le plan sécuritaire, avez-vous envisagé des mesures particulières pour parer à toute éventualité ? Bien
sûr ! Nous allons remplacer le système des portes. Nous prendrons nos
dispositions pour que le consulat ne puisse plus être envahi de cette
manière. Nous allons mettre en place un dispositif de sécurité
électrique, avec contrôle de sas, qui peut détecter même les armes à
munition et les armes blanches.
Vous allez vous barricader alors ? Non
ce n’est pas une barricade, nous allons simplement faire comme tous les
consulats qui se respectent, comme font les ambassades des grands pays.
Nous allons faire un système qui permettra aux gens de passer, mais qui
permettra aussi de tout visualiser, parce qu’il y aura des caméras. Il y
aura également un système de barrières qui permettra de faire circuler
les gens de manière ordonnée et sécurisée.
Cet évènement
du 22 juin a-t-il eu une incidence sur les opérations d’inscriptions
sur les listes électorales qui ont lieu dans vos locaux ? Absolument
pas ! Je peux dire que les inscriptions se sont poursuivies malgré la
manifestation, de même que tous les services ont continué à fonctionner
jusqu’à l’heure de fermeture, c’est-à-dire 17h 30mn.
Justement, parlez-nous un peu du déroulement du processus électoral en France. Pour
l’ensemble de la France, avec les autres consulats, c’est-à-dire Lyon,
Bordeaux et Marseille, nous sommes à 9 600 inscrits (L’entretien a eu
lieu le mercredi 13 juillet dernier. Ndlr). Le consulat de Paris, lui
seul, fait 77% des inscriptions en France. Par rapport aux missions
diplomatiques à l’extérieur, la juridiction de Paris fait plus de 50%
des inscriptions. C’est vous dire que notre performance est remarquable.
D’autant plus que depuis que nous avons commencé, nous avons visité
douze localités et il nous en reste quatre, sur la base d’un calendrier
que nous avons élaboré avec les partis politiques qui disposaient de
mandataires désignés officiellement par leur direction nationale, mais
également avec la délégation de la Cena ici en France. C’est ensemble
que nous avons choisi les villes qui doivent accueillir la commission
itinérante. Ce calendrier, nous le respectons scrupuleusement. Par jour,
nous faisons en moyenne plus de 80 inscriptions, avec des pointes les
lundis, qui peuvent dépasser les 150 inscriptions. En tout cas, dans le
déroulement des inscriptions, je n’ai pas reçu d’observations quant à un
dysfonctionnement ou un problème particulier. A aucun moment,
l’Administration n’a pris seule une décision sans l’aval des partis
politiques.
Que répondez-vous alors à la société
civile qui dit que vous êtes de connivence avec le Pds, le Ps et l’Apr,
dans l’exécution du calendrier des tournées de la commission technique ?
Je ne comprends pas, parce que ceux qui me font ce procès
étaient à la réunion et ont entériné la décision. Dans la réponse que je
leur ai faite, j’ai rappelé les dispositions de l’article R18 du Code
électoral, qui stipule que c’est l’Administration qui choisit les lieux
et sites où la commission d’inscription travaille, il ne fait qu’en
informer les partis politiques. Cela veut dire que moi j’avais bien le
droit de choisir tout seul les lieux sans les consulter, mais j’ai
préféré les réunir et leur dire : «Voilà les villes que je vous propose,
et qu’est-ce que vous en pensez.» Ils ont corrigé et même ajouté une
ville. Je pourrais donc comprendre que les membres de la société civile,
qui ne peuvent pas être membres de la commission administrative,
puissent proposer leurs villes parce qu’ils n’étaient pas à cette
réunion, mais ce n’est pas un droit. Donc c’est un mauvais procès.
Leur
souci, c’est d’inscrire tous les Sénégalais qui le veulent et partout
où ils sont. Est-ce que vous pouvez garantir cela, avec le matériel à
votre disposition ? Moi, ce que je peux faire, c’est mettre
à disposition une commission qui reçoit et qui fait le travail selon la
demande. Je peux également, dans les villes qui ont été retenues, faire
en sorte que quand la commission arrive, les gens s’inscrivent. Mais il
faut aussi que les gens nous aident. Parce que dans certaines localités
où nous nous déplaçons les week-ends, les gens attendent 18 heures pour
venir. Pour des personnes qui arrivent à 9 h 30mn, et qui doivent
rentrer le soir, qu’on attende 18 heures pour les obliger à rester
jusqu’à 20h ou 21h, cela pose problème. Alors que les gens ont toute la
journée pour venir s’inscrire. Il faut que les Sénégalais dépassent ces
habitudes. Pour information, J’ai reçu le décret qui proroge les
inscriptions à l’étranger jusqu’au 31 août. Et pour justifier le
calendrier, nous avons choisi les villes où il y a les consulats
honoraires : Lille, Strasbourg, Nancy, Rouen, Le Havre, Nantes. Le
deuxième élément de choix porte sur les lieux où il y a les associations
que nous connaissons bien et avec lesquelles nous avons l’habitude de
travailler. Donc les choix que nous avons opérés ne sont pas dus au
hasard. Aujourd’hui, bien évidemment, chacun voudrait qu’on aille dans
telle ou telle autre ville, mais ce n’est pas possible. On ne peut pas
aller dans toutes les villes de France.
Ils réclament également une équipe supplémentaire pour accélérer le rythme. Vous pensez que ce n’est pas nécessaire ? Toute
commission est utile, mais il faut comprendre que les moyens du Sénégal
ne sont pas illimités. Et que nous avons deux commissions qui
travaillent depuis mars sur le territoire français : une commission qui
est avec nous à Paris depuis le début, et une autre qui fait le tour
des autres consulats. On essaie de couvrir l’ensemble du territoire
français. Bien évidemment, il y a des villes où l’on ne pourra pas
aller, parce que soit le temps ne nous le permettra pas soit les
contacts qui nous permettent d’y aller ne nous sont pas signalés.
(A suivre)
tdiallo@lequotidien.sn - (Correspondant permanent en France)