Le Sénégal, après plus de cinquante d’indépendance, a vu se succéder à sa tête trois présidents bien singuliers, avec des caractères tranchés qui les différencient fondamentalement.
      De Senghor, on retient généralement l’homme de culture, d’organisation et de méthode. Le chef d’Etat qui ouvrit une fenêtre démocratique quand la norme était, partout en Afrique, à l’obscurantisme du monopartisme. En dépit de son passif, irréfutable dans bien des domaines, les sénégalais sont pratiquement unanimes à lui reconnaître un rayonnement certain du Sénégal sur le plan international, sous son ère. Autre fait majeur, à l’actif de Senghor, cette élégance d’avoir su résister au népotisme et d’être parti à temps et par la grande porte. Devenant ainsi, le premier président, sur le continent, a renoncé à sa charge sans aucune contrainte, confiant les rênes du pouvoir à l’inattendu Abdou Diouf.
      Le deuxième président du Sénégal établit la démocratie intégrale, s’érigeant en un Gorbatchev avant l’heure, estimé à  l’extérieur du pays et déprécié à l’intérieur. Isolé  dans son palais, il laissera la distance s’approfondir entre lui et le peuple. En Diouf s’illustre l’administratif aux décisions impopulaires obéissant à la seule logique des ajustements structurels imposés par les institutions comme la banque mondiale ou le fonds monétaire international.  C’est ainsi qu’il n’hésita pas à procéder à la radiation de près de 5000  policiers le 28 avril 1987, suite à des manifestations des Forces de Police. Abdou Diouf se montra intransigeant avec l’autorité de l’Etat. Sans négliger ni ignorer l’importance et l’influence des confréries religieuses, il sut se placer au dessus d’elles en les soumettant aux exigences républicaines. Il restera dans la mémoire collective comme celui restaura la démocratie sénégalaise, en reconnaissant sa défaite et en félicitant son vainqueur en 2000.
      Ainsi, les deux premiers présidents ont indéniablement consolidé les bases démocratiques de notre pays et donné un sens élevé  à leur fonction de chef d’état. Mais par-dessus tout, ils démontrèrent un certain détachement à l’emprise du pouvoir, certes sous des formes différentes mais semblables par leur transition paisible en le cédant. Deux faits qui furent des premières en Afrique et salués à travers le monde. Chacun eut plus ou moins vingt ans pour écrire dans le redoutable livre de l’histoire dont Abdoulaye Wade est encore entrain de noircir les pages.
      Troisième président qui boucle la trinité, avec lui accède au pouvoir une certaine mégalomanie se résumant en de très grands projets. Le bricoleur de rêves, l’illusionniste égocentrique qui ne se voit pas de successeurs, personne ne l’égalant, selon ses dires pour occuper son poste. Avec Wade c’est l’acharnement à écarter tout potentiel concurrent au pouvoir. Bien qu’il ne s’agisse pas de mort ici, il serait bien avisé de méditer ces propos tenus à Néron : « tu peux tuer tout le monde sauf ton successeur ». En effet, Wade est obsédé par l’idée, qu’à plus de quatre-vingts, il serait indispensable à un Sénégal dont la majorité de la population est constituée de jeunes. En s’arrimant à cette pensée, il déroge à l’étoffe des grands chefs d’état qui, bien qu’ayant de très grandes ambitions pour leur pays, ne s’imposent pas au centre de la réalisation de celles-ci. Bien au contraire, ils favorisent le cadre qui assure la pérennité de leur nation et par conséquent l’avènement de leurs très grands projets. De fait, penser un grand destin pour son peuple, c’est aussi accepter d’être absent au moment de son triomphe.
      A quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, Wade devrait s’attacher à s’intégrer dans la dynamique impulsée par ses prédécesseurs dans leur conclusion de la magistrature suprême. En effet, ce ne sont ni les routes et encore moins les bâtisses et autre monument, aux allures staliniennes, qui fixeront son nom sur le marbre de l’histoire comme un grand chef d’état mais bien sa sagesse par rapport à cette drogue nommée pouvoir. Le Sénégal en 2012 a un besoin vital, impérieux d’alternative systémique, seule gage d’une réconciliation républicaine et sociale.
      En dépit des discours promo domo et nihilistes du pouvoir et de ses obligés, il nous apparaît que notre pays est traversé par des divisions pernicieuses dont la principale cause réside sur le fait que: le régime actuel a favorisé et légitimé l’enrichissement facile en y incorporant une condition : se faire reconnaître comme vecteur de voix voire de consciences. En conséquence, pour capter cette manne financière, de pseudo- leaders jouent,  de plus en plus, sur les replis identitaires (ethnique, la confrérie, la région…). Dès lors, il s’agit pour eux d’insister sur la différence pour assurer leur part du gâteau en s’invitant au palais.
      En définitive, l’enjeu de 2012 devrait se traduire, pour Wade, en une lucide appréciation de la situation politique et sociale du pays et en évaluer toutes les conséquences. Le président est perçu, et se présente souvent, comme celui qui a parfois su avant les autres, le premier de sa génération, le plus diplômé des présidents au monde… parvenu au crépuscule de sa vie, qu’on l’aime ou pas cela est la vérité de son âge, est-il prêt à concourir pour le titre du président le plus vieux au monde ? Est-ce là, toute la conclusion qu’il entend imprimer à sa carrière ?
                                                                       
                                                                                                    Amadou T.   sunuman2012@gmail.com.