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Fragilité et ambigüité de l’opinion publique : faut-il croire aux sondages ?
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Pape Sadio Thiam
Journaliste, titulaire d'une maitrise en sociologie de l'Université Gaston Berger de Saint Louis et d'un Diplôme d'études en journalisme communication  
Par Pape Sadio Thiam
Publié sur 04/10/2011
 
La publicité d’une opinion est très discutable, la notion d’opinion publique peut même apparaitre comme foncièrement absurde au regard des disparités intellectuelles, économiques et idéologiques dans la société.

Fragilité et ambigüité de l’opinion publique : faut-il croire aux sondages ?
Il importe de rappeler que la seule façon qu’on a d’appréhender l’opinion publique est le sondage d’opinion, or celui-ci est-il réellement fiable ? La question du statut et de la valeur des sondages d’opinion préoccupe aussi bien les hommes politiques que les hommes de médias.

 Ce qui est constant ; c’est la récurrence des critiques de résultats des sondages et ce, malgré le caractère plus ou moins scientifique que revêtent pourtant les travaux des instituts de sondage. Récemment au Sénégal un sondage sur l’audience des télévisions a suscité d’énormes polémiques dans les médias audio-visuels.

 Des radios qui ont longtemps été en tête du classement de ces mêmes sondages ont tout bonnement jeté le doute sur la fiabilité de ceux-ci dès qu’ils se sont révélés négatifs pour elles.

Ces pratiques que la presse dénonce souvent dans la classe politique ne sont donc pas une exclusivité des hommes politiques. Quand les sondages sont favorables, on leur confère une valeur objective et scientifique, mais dès qu’ils sont défavorables, on remet en cause leur valeur objective et scientifique !

 Ce que révèle cette ambivalence des sondages d’opinion c’est la nature ultime de leur fonction : les sondages quelques soient leur forme et leur objet, ont pour fonction de décrire ou d’établir des rapports de force.

On domine le haut du pavé, on a plus d’audimat que la chaine concurrente, on est plus représentatif que son adversaire politique ou syndical, etc. : tels sont les véritables enjeux des sondages.

 Comme c’est le cas dans toutes les sciences humaines, les sondages sont confrontés à la complexité de la nature humaine. L’homme est non seulement un être versatile, mais aussi un habile dissimulateur : nos intentions étant de véritables noumènes, nos actes et paroles sont parfois purement simulés.

 Ainsi la nature des questions que l’on pose aux sondés, la présomption du sondé sur le profil politique ou social du sondeur, les attentes que le sondé croit être celles du sondeur, etc. : ce sont là des paramètres absolument délicats et infiniment déterminants dans la production des réponses.

 Les réponses fournies par les interlocuteurs de l’expert sondeur sont peut-être de pures simulations malgré toutes les précautions scientifiques dont s’entoure ce dernier.

 L’influence que les médias exercent sur les citoyens est un autre facteur d’embrouillement de l’opinion que les citoyens ont de tel ou tel problème ; de sorte que les résultats sortis des sondages sont naturellement relatifs.

La présentation des thèmes, l’ordre des questions ou des personnes sur lesquelles portent ces questions, etc., tout ceci peut influer sur l’opinion des sondés.

Nommer c’est classer dit l’adage ; dans le domaine du sondage cet adage devient un véritable abîme d’incertitude. C’est évident par exemple que personne ne peut faire un sondage qui concernera tous les hommes politiques sénégalais, on choisira un lot parmi ceux dits être les plus représentatifs (ce qui est déjà un engendrement d’opinion) et dans la liste des personnes faisant l’objet du sondage qui cite-t-on en premier et pourquoi ?

Le comble de l’absurdité des sondages est qu’ils portent sur des questions qui ne sont pas posées par le citoyen ; or qu’est ce qui nous prouve que celui qui répond à la question du sondeur est intéressé par cette question ?

P. Bourdieu (« L’opinion publique n’existe pas» paru dans « LesTempsModernes, Janvier 1973, pp.1292-1309) montre à juste titre le caractère arbitraire des résultats d’enquête d’opinion en soulignant que « un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées ».
 Pensez-vous que les délestages de la SENELEC peuvent occasionner une révolte comme celle tunisienne ? Voilà une question à laquelle certains confrères convient des citoyens à répondre, or tout le monde sait que ce n’est point une question.

De toute façon la personne à laquelle est destinée une telle question n’est peut-être même pas en mesure de faire une association aussi complexe. Les réflexions de N. Chomsky (Manufacturingconsent) dans ce domaine montrent que dans le choix des invités déjà, il y a un jeu d’entrainement du public : les invités ne sont jamais choisis au hasard.

Le plus impressionnant c’est la force avec laquelle l’animateur du débat met en demeure son invité récalcitrant d’être « concis », « précis » etc. : ces formules sont en fait des mesures de coercition intellectuelle destinées à « encercler » son invité pour l’empêcher subtilement d’aller au bout de son argumentaire.

Cette façon de procéder est héritée des systèmes totalitaires dont toute la force résidait dans la dissuasion et la persuasion suivant le style des grands rhétoriciens de l’antiquité qu’on appelait des sophistes.
     Á l’ère de la prolifération des télés poubelles l’enquête d’opinion reçoit un coup dur, or notre pays est bien à l’ère des télés poubelles. Une télé est d’abord une poubelle par rapport aux autres télés dans la mesure où, dépourvue de programmes propres, elle se contente de diffuser des programmes caducs ou archaïques hérités d’autres télés.
La force d’endoctrinement de la presse n’est plus à démontrer : la 2ème guerre mondiale et récemment le génocide rwandais ainsi que la 2ème guerre du Golfe en sont des illustrations parfaites.
 Même l’opinion que l’ennemi a de lui-même peut être façonnée à plus forte raison celle que les partenaires ont de soi. Dans son livre intitulé L’opinion des foules, Gabriel Tarde (1843-1904), un des pionniers de la psychanalyse sociale, expliquait qu’« en imposant aux discours et aux conversations la plupart de leurs sujets quotidiens » le journalisme moderne contribue à la structuration de l’opinion publique.
 Et dans la mesure où selon Tarde la base de l’organisation sociale est l’imitation, il est facile de deviner comment une opinion fabriquée ou suggérée se répand dans la société : l’imitation est sans aucun doute le support principal de diffusion de l’opinion.
L’on sait que les adultes comme les enfants apprennent indéfiniment l’intégration sociale et l’imitation est le médium de ce processus d’intégration. Tous ceux qui ont la paresse ou la difficulté à penser et à se décider politiquement se rabattent sur les faiseurs d’opinion.
 La presse nous permet de penser et d’argumenter par procuration, par transfert et par projection (au sens freudien des termes) : l’identification à des personnes qui fonctionnent comme repères est un moteur d’adhésion à une opinion. Ces personnes qui sont des professionnels des plateaux télés exercent (à dessein ou sans le vouloir) un formidable envoûtement sur les citoyens.
 Cette subtile forme de clonage d’opinion n’a pas échappé à l’analyse de P. Bourdieu dans son article intitulé « Sociologie et démocratie » : « Il existe des techniciens de la doxa, de l’opinion, marchands de sondages d’opinion et d’enquêtes de marché, héritiers contemporains de ceux que Platon appelle, magnifiquement, les doxosophes, savants apparents des apparences ».
Nombreux sont les adultes qui créent dans les places publiques des débats en fonction de leur lecture quotidienne de la presse ou de ce qu’il ont vu ou entendu dans les médias audiovisuels.
On voit tous les jours des espèces de doctes en tout genre défiler dans les studios de radio et télés produire des théories dont la platitude est malheureusement occultée par une subtile habileté à puiser dans les catégories de la science des concepts pour valider scientifiquement leurs prises position.
 Il s’agit de ceux qu’on appelle, de façon générique, des technocrates et que DinaDreyfus et Florence Khodoss (« LesTempsModernes », N°235 de Déc. 1965) avaient plutôt baptisés sous le vocable « de despotes éclairés ».
Éclairés, dans la mesure où, effectivement, leur savoir-faire dérive d’une science donnée (sociologie, économie histoire,  etc.). Despotes, parce qu’ils mettent leur opinion hors de toute discussion en réussissant le tour de force consistant à rendre leurs arguments indiscutables par le peuple qui n’a pas leur compétence.
Même l’imposture consistant à légitimer des contre-vérités populaires sous le manteau de son statut de « scientifique » n’est pas écartée. Lorsqu’un sociologue, anthropologue ou politologue vient dans un plateau télé raconter les mêmes choses qui se disent au coin de la rue, la seule validation de son argument demeure son statut.
La fabulation fait partie de la culture de l’oralité, et bien des gens parlent de ce qu’ils ne savent pas par pure ignorance et par une incurable inclination à ne pas se taire quand il n’y a rien à dire par crainte de passer pour un non branché. Opiner, disait Platon, c’est parler, transposer au niveau du discours ; or la maîtrise du discours n’est pas la même d’une personne à l’autre. 
    Les nouveaux technocrates excellent dans l’art de la persuasion parce qu’ils ont la manie de rejoindre le peuple sur son terrain propre. C’est ce qu’on appelle le populisme intellectuel ou, au sens propre du terme, la démagogie.
 La science sociale qui devrait s’appliquer à extraire des tréfonds de l’ignorance et des appétences populaires une vérité subversive se contente aujourd’hui de s’amouracher avec la foule.
 Fonder des thèses apodictiques sur la capacité de fabulation de certains réseaux de propagande et sur la rumeur : telle est la démarche de la plupart de nos braves sociologues de studios et autres politologues des surfaces.
 La science n’est jamais une reprise des certitudes et des volitions de l’opinion ; et comme l’a dit Bachelard, même lorsqu’il lui arrive d’aboutir aux mêmes résultats que l’opinion, c’est pour des raisons autres que celles qui fondent l’opinion.
Malheureusement nos politologues et autres spécialistes des plateaux télés ont la peur tragique de ne pas concorder avec l’opinion qui se dégage dans les studios. De toute façon la position passive dans laquelle le journaliste ou expert sondeur met son interlocuteur est déjà un symptôme d’entrainement car les questions qui lui sont adressées prennent la forme d’une impulsion.
C’est sous ce rapport que Philippe Cabin a raison d’indiquer qu’ « En choisissant les thèmes et en formulant les questions, les journalistes et les sondeurs déterminent la façon dont les individus vont forger leur opinion. Ils sont, avec les hommes politiques, un relai privilégié de ce que Jean-Louis Missika appelle <<les abrégés de la décision>>, c’est-à-dire des énoncés simples et courts qui résument une problématique et aident les individus à se faire un avis malgré la limitation de leur information et de leur temps ».
La simplification et la caricature des problèmes abordés constituent la plus grave blessure que le métier de journalisme cause (sans le vouloir peut-être ?) à la démocratie.
 Il suffit de lire, d’écouter ou de regarder certains dossiers de presse pour avoir la nette impression qu’à la place d’une énonciation exhaustive des faits, c’est plutôt la parodie qui est privilégiée.
La tendance à la mise en scène est même en train de prendre le dessus sur l’exigence d’analyse approfondie. Face à ce spectacle de dramatisation et de mythification tous les citoyens ne sont bien armés ; de sorte que les schémas et modèles journalistiques finissent par coloniser la conscience collective.
 La foule ne pense pas comme le font les individus ; et le journaliste est le premier à le savoir, c’est pourquoi il est difficile de reprocher aux hommes d’État d’user et d’abuser de la propagande.
 Dès lors qu’on est d’accord que l’opinion ne naît pas ex nihilo, qu’elle peut être provoquée ou simplement influencée, on rend implicitement nécessaire et légitime l’entreprise de justification et de publicité (au sens où l’entend H. Marcuse) des gouvernants.
 Une revue quotidienne de la presse nationale (médias d’État et presse privée) montrerait facilement l’habileté avec laquelle on cherche à remporter la bataille de l’opinion.
Le choix des évènements, le style employé dans la relation de ces évènements, les personnes ressources dont on évoque, de façon quasi révérencielle, l’avis : tout est calculé jusqu’au moindre détail.
 La question n’est donc plus « pourquoi mener régulièrement une entreprise de communication de charme ? », mais « comment s’y prendre efficacement ? » Faut-il reproduire la mécanique journaliste ou bien faut-il se défendre des accusations critiques dirigées contre soi ?

Pape Sadio THIAM
Doctorant en sciences pô
thiampapesadio@yahoo.fr
77 242 50 18/76 587 01 63.