Léandre  Alain Baker est un cinéaste congolais né le 25 février 1960 à Bangui en Centrafrique. Récemment en voyage au Sénégal pour la promotion de son film « Ramata » adapté d’un ouvrage d’Abass Ndione publié en 2000 aux éditions Gallimard, Léandre Alain Baker s’est volontairement prêté aux questions de Sud Quotidien.Il a évoqué par la même occasion ses rapports avec le mannequin Katoucha Niane actrice principale du film disparue le 1er février 2008 et a souligné que le cinéma africain, faute de moyens, n’est pas compétitif.

Parlez-nous un peu de vous ! Qui êtes-vous au juste ?


Léandre Alain Baker- Je suis cinéaste et j’ai réalisé de longs et courts métrages ainsi que deux films documentaires. Je vis présentement à Paris.  J’ai également joué dans plusieurs films et téléfilms.  Je suis au Sénégal pour  la sortie nationale de mon film « Ramata » qui est une adaptation du roman de l’écrivain Abass Ndione. Le film est diffusé à l’Institut Français de Dakar et nous avons constaté une bonne sortie. Il  y avait 700 personnes environ au théâtre de verdure du Ccf. L’accueil était bien et le débat qui s’en est suivi qui m’a fait du bien. Ce qui c’est passé au Ccf m’a donné confiance et m’a encouragé à suivre mon chemin. J’ai remarqué une vraie attente au Sénégal surtout à Dakar parce que nos films  sont diffusés rarement. On ne les voit que dans les festivals. La population africaine ne regarde pas les films africains. Nos chaines de télévisions n’ont pas l’habitude de diffuser nos films. Elles préfèrent les autres films dont les mexicains ou brésiliens qui sont films importés. J’ai pensé à un pays comme le Sénégal pour que nos films soient diffusés afin que les jeunes se  regardent eux-mêmes parce que le cinéma est un miroir. C’est un peuple qui ne raconte pas son histoire, c’est un peuple qui est sous affluence européenne. Le cinéma n’est pas un outil de propagande, c’est le regard retourné sur soi même. Le miroir sert à faire des retouches. Je suis très heureux d’être ici au Sénégal. Nous sommes partout, à Dakar, Saint-Louis, Kaolack, Ziguinchor, accueillis avec beaucoup d’émotionnel.

Est-que ce n’est pas la présence à l’écran de Katoucha qui attire les sénégalais ?

Il y a un peu ça, mais aussi la qualité du film. C’est vrai la présence de Katoucha est déterminante dans le film, hélas qu’elle nous ait quittés. « Hésitation (ndlr) ». Paix à son âme et que cela suscite un peu d’intérêt. Les gens sont venus en masse la revoir, c’est comme un hommage, comme un à dieu. Elle est toujours parmi nous, parce que le cinéma c’est l’image. Peut-être que sa présence a attiré un peu plus de monde. Et c’est ça le charme du cinéma. Quand il y a un acteur connu, les téléspectateurs vont aimer, mais il y a aussi l’engouement que suscite le roman d’Abass Ndione qui est sénégalais. C’est un roman de culte et le travail de l’auteur a joué aussi. La conjonction  des deux le roman, la  présence de Katoucha et la qualité du film.

Pourquoi le titre « Ramata » ?

« Ramata », c’est le titre du roman. Le personnage féminin s’appelle Ramata, on n’a pas cherché ailleurs, on a tout juste adapté le roman d’Abass Ndione.

Est-il facile d’adapter un roman au cinéma ?

Non ce n’est pas du tout facile parce qu’il y a des choix à faire. D’abord, le roman fait 500 pages, il y a plein de choses qui sont  dans le roman et qui ne sont pas dans le film. Dans le roman, il y a une ligne centrale et un fond. Quand on adapte un roman au cinéma  on sélectionne facilement et prend la partie essentielle, on laisse de côté tout ce qui est détail et répétition. Pour ma part en ce qui concerne l’adaptation du roman, c’est la figure féminine qui m’intéresse de la traiter et de la prendre. Ramata est comme une espèce de métaphore du Sénégal et de l’Afrique en général. L’Afrique est comme une mère, la figure féminine est emblématique en Afrique… L’histoire de Ramata, c’est une femme qui confronte ses propres désirs à ses propres déments. Ce que j’ai tiré du roman c’est cette femme qui a oublié son passé et qui regarde vers l’avenir avec un constat qui peut paraitre comme un constat d’échec. Le film commence par une chose simple, une femme est morte pourquoi elle est morte, et par elle je raconte son parcours, sa vie de 25 ans.

Pourquoi vous avez choisi le livre d’Abass Ndione alors qu’il y sa tant d’autres ?

Parce que le livre est très passionnant, un livre plein d’histoires, un livre qui peut donner une matière de 10 ou 15 autres films, on peut faire une série et plusieurs films. Je l’ai choisi par la force de son propos et que je pense que si Abass écrit un roman qui fait 500 pages j’ai tiré l’essentiel j’espère. Quand on adapte on trahit toujours l’auteur je pense que je ne l’ai pas trahi parce qu’il est coscénariste. J’ai fait quelques adaptations en changeant des lieux que je n’ai pas utilisé comme Gorée mais j’ai écrit son histoire dans un décor plus large, c’est le décor sénégalais. Pourquoi Gorée ? Parce que Gorée a une charge émotionnelle. Elle est emblématique. Ce qui m’a plu dans ce roman, c’est sa charge dramaturgique, cette femme est entre la tradition et la modernité, entre la richesse et la pauvreté, elle vient d’un village reculé et devient une femme victime. Elle est mariée et d’un coup on rappelle ses origines. Dans son parcours, elle a été incarcérée, qu’elle n’a pas voulu, elle a commis une erreur et qu’elle doit la payer. Tout cela est une métaphore de l’Afrique. La pénétration européenne en Afrique est une erreur que l’Afrique a commise car elle aurait pu se défendre. C’est que nous payons aujourd’hui.

Comment le public sénégalais a-t-il jugé votre film ?

Le public l’accueille très bien avec beaucoup d’émotions. Il y a toujours des questions et des débats. Chacun y voit son film, en général j’ai eu un très bon accueil. Les jeunes, les nouveaux talents, les jeunes réalisateurs posent des questions pour savoir comment devenir un cinéaste, un acteur, un réalisateur… Ce qui n’est pas mal. Ils ont ça parce qu’ils ont vu que c’était leur histoire, ils ont reconnu leur propre histoire. Les acteurs sont des sénégalais et ils ont envie de faire autant.

L’art nourrit-il son homme ?

Non pas vraiment. Spirituellement oui, l’art ça se partage. C’est faire du beau et faire rêver. Il n’a pas de prix. C’est comme la beauté. C’est quand on voit le soleil se lever le matin qu’on est heureux, quand on voit la beauté de nature on est carrément heureux, après ça peut toujours te nourrir, tu peux toujours gagner de l’argent avec, mais au départ, c’est l’amour et la passion, c’est comme un cri, une chose qu’on aime sortir du fond du cœur et le partager  avec tout le monde. Et si le produit est commercialisé, on gagne. Les gens ont aimé, ils en redemandent et c’est sûr que d’autres films vont se faire. Il y en a d’autres qui sont déjà là qu’ils ont envie de voir comme on les voit rarement dans nos télévisons.

Quels sont vos projets ?

J’ai un téléfilm qui va se faire dans un an ou peut-être un an et demi. Je suis entrain de finir un documentaire qui parle du parcours d’une femme rwandaise durant le génocide en 1994.

Pourquoi avez-vous porté votre choix sur Katoucha Niane pour jouer le rôle de Ramata ?

Par son parcours, sa carrière de mannequin, quand on lit le roman on se dit ça peut être elle parce qu’elle était singulière, elle a une beauté très singulière, elle a sur le regard (hésitation) par certain côté que raconte le roman et le film c’était elle. Katoucha était une ambassadrice comme top modèle, elle était connue dans le monde entier. Elle était une locomotive pour le film mais on aurait pu trouver une autre actrice. Mais pour mon producteur Moctar Bâ et moi c’était elle la comédienne qu’il nous fallait. Même si elle ne l’est pas nous avons travaillé ensemble pour qu’elle la devienne et faire une carrière époustouflante.

Quels étaient vos rapports ?

Fraternels et amicaux. Elle était une femme généreuse. Je n’ai jamais vu une femme aussi généreuse, tout le monde sait son tempérament, elle adore tous, elle avait le cœur sur la main, une femme de grand cœur, elle a un amour profond je n’aime pas parler d’elle pour moi elle est toujours là. C’est des femmes magnifiques que j’ai rencontrées dans ma vie. Une bonne personne.

Quand est-ce que vous vous êtes connus ?

Je l’ai connu à Paris. J’étais un comédien comme sa sœur Sify qui en était également une et puis je l’ai rencontrée comme ça. Cela fait des années. On n’était pas proche. C’est lors de la préparation de ce film qu’on est devenu très proche.

Katoucha a-t-elle regardé le film ?

Elle a vu quelques images du premier tournage. Elle m’a dit : « Léandre personne ne m’a jamais filmé comme ça ». Elle m’a dédicacé son livre en écrivant : «Léandre, the best director, mon nouveau mentor à nos prochains films », ça je ne l’ai jamais dit à personne. Le film a été tourné en novembre 2007 à février 2008 et puis nous avons attendu un an pour le terminer. C’était pour savoir si nous allions continuer, marquer une pause pour le deuil. C’est un drame et ça peut arriver à n’importe qui. Une femme qui disparait c’est un drame. Elle nous a quittés à la fleur de l’âge. Elle avait des promesses, elle me manque. Nous continuons notre travail pour lui rendre hommage et pour qu’elle continue toujours à vivre.

En général quels étaient les sujets sur lesquels vous aviez l’habitude de discuter ?

On parlait de tout, en général de l’Afrique, des choses à faire et qui sont possibles, l’état de la société, les enfants de la rue, l’éducation des enfants, les jeunes, les femmes. Ce qu’elle aimait dans sa vie, c’est d’aider les jeunes filles, les enfants. Katoucha avait l’intention de faire une nouvelle carrière. J’en profite aujourd’hui pour dire comment je l’ai convaincue. Je lui disais souvent que j’allais la magnifier à l’image pour qu’elle soit la plus à l’écran. Je pense qu’après ce film elle devait suivre une nouvelle carrière. Après Ramata, elle a fait un ou deux autres films. Toutefois, je demande aux lecteurs de lire son livre. La vie de Katoucha Niane est un film, je l’adore beaucoup.

Quel regard portez-vous sur le cinéma africain ?

Le cinéma africain n’est pas compétitif, il a un problème de financement. Pour faire un film ça demande des moyens, nous avons des moyens, nous devons mener une politique culturelle et le gros budget de nos pays africains doivent être consacré à la culture, à l’éducation et à la santé. Les autorités africaines doivent débourser de l’argent pour aider le cinéma africain.

Pensez-vous que la nouvelle génération peut assurer la relève ?

Oui, ils vont aller vers autre chose. Ils ne vont pas attendre, nous avons attendu nos dirigeants et nous n’avions rien eu. On s’est rabattu vers l’occident qui nous a aidés un peu. Le monde évolue. La nouvelle génération peut trouver facilement des partenaires avec les nouvelles technologies de l’information. Elle aurait de nouveaux autres outils qui ne sont pas les mêmes dont les appareils numériques.         
                                                                                                                          par Awa Diouf.