« Notre malheur vient moins de la colonisation que du malaise culturel dans nos rapports avec la vérité. » (A. Kabou, Jeune Afrique Plus n° 13, 1992).
Dans une précédente contribution (Diakité 2009a), nous avons posé le problème du Centre de Linguistique appliquée de Dakar (CLAD), en survolant rapidement ses vingt ans de léthargie sous le règne du même directeur, M. Chérif Mbodj qui, par le détournement systématique du budget et le sabotage de toute initiative personnelle, empêche l’institut de travailler, malgré un enjeu des plus importants, la contribution à la qualité de l’éducation dans le domaine des langues. Comment, avec les ressources nécessaires, un institut de recherche appliquée d’un pays pauvre peut-il rester vingt ans sans aucun résultat ? Le compromis avec ce nihilisme a valeur de compromission : seetaan ci sot la bokk. Il faut agir. Deux leviers complémentaires semblent pertinents : la réduction de la capacité de nuisance du directeur et la mise en œuvre de la mission du CLAD.
La présente contribution confrontera cette mission à la problématique de la qualité de l’éducation au Sénégal, elle définira ensuite une stratégie globale contre la médiocratie avant de faire le point sur le travail de notre équipe, le Groupe d’Etude et de Recherche pour le Développement de l’Education (GERDE), précisément le système national de formation continue qui se veut une contribution – modeste certes - à l’effort national pour l’atteinte, à l’horizon 2015, des  Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), en l’occurrence l’objectif 2 portant sur l’enseignement primaire.
1. Mission du CLAD et problématique de la qualité de l’éducation au Sénégal
Le CLAD est l’instrument de mise en œuvre de la politique linguistique du Sénégal,  posée par la Constitution et explicitée plus tard par la  Loi d'orientation de l'Éducation nationale. Inspirée du binôme senghorien « enracinement et ouverture », cette politique consiste à promouvoir les langues nationales comme langues de culture, et maintenir le français comme langue officielle et de communication internationale. Elle est reprise par la Constitution de 2001, qui dispose en son Article 1 alinéa 2 : « La langue officielle de la République du Sénégal est le Français. Les langues nationales sont le diola, le malinké, le pular, le sérère, le soninké, le wolof et toute autre langue nationale qui sera codifiée ». Le CLAD a pour mission de
 « Développer, avec les organismes existants, des recherches dans le domaine des langues actuellement parlées en Afrique et appliquer le résultat de ces recherches à la pédagogie des langues vivantes (tout particulièrement en vue de faciliter l’enseignement des langues de communication internationale en Afrique). 
Le CLAD est à vocation linguistique et pédagogique, spécialisé dans le domaine de l’application de la recherche fondamentale en linguistique à l’étude, à l’enseignement et à la promotion des langues en contact au Sénégal. Il assure la conception, l’expérimentation et l’élaboration de manuels et de matériaux didactiques. Le CLAD est ainsi chargé d’appliquer les principes du Sénégal en matière de politique linguistique : 1) étude et enseignement méthodiques des langues en présence ; 2) étudier et promouvoir les langues nationales ».
En résumé la mission du CLAD est d’assurer la qualité de l’éducation dans le domaine des langues, de la conception à la mise en œuvre. La réalisation de ce cahier de charge, de 1963 à 1980, s’est traduite par une méthode, Pour parler français, et des publications abondantes et variées, dont certains font encore autorité. Suite aux Etats généraux de l’éducation et de la formation (1981) il a été fait table rase de tout cela sans rien mettre à la place. La nature ayant horreur du vide, le directeur a retaillé le CLAD à la mesure de ses ambitions personnelles, malgré la qualité lamentable de l’éducation et ses conséquences sur le développement du pays.
L’Indice de développement humain (IDH) présente le Sénégal comme 166ème sur 182 pays, derrière le Togo, le Malawi, le Bénin… (PNUD 2009). Et selon le Programme d'Analyse des Systèmes Educatifs de la CONFEMEN, 54 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le secteur agricole emploie environ 70 % de la population mais sa part dans le produit intérieur brut (PIB) n’est que de 20 %. Dans le même temps, le milieu rural abrite 6064 écoles élémentaires publiques sur 7702, soit 79 % (PASEC Sénégal 2010). C’est dire que sur les 29,938 milliards de francs CFA  de contribution des ménages au financement de l’éducation, environ 20 % seulement tombent dans l’escarcelle des élèves du monde rural, qui constituent pourtant plus de 70 % de l’effectif total. Ainsi, l’inégalité sociale riche/pauvre a une dimension spatiale urbain/rural.
Malgré ces indicateurs handicapants, le Sénégal présente un taux brut de scolarisation (TBS) satisfaisant de 90,1 % dont 92,4 % pour les filles et un taux d’accès en 5e  année supérieur à la moyenne africaine (60%). En effet, plus de deux élèves sur trois de 11 ans parviennent en 5e année au Sénégal alors que le taux de redoublement est à la baisse ces dernières années (PASEC Sénégal 2010).
Mais si le pays a quasiment réglé le problème de l’accès à l’éducation ainsi que celui de la disparité genre, la qualité de l’éducation demeure un défi majeur.  Sur 100 pays en développement, le Sénégal est 75e dans la préparation des jeunes enfants à la réussite scolaire, le Cap-Vert est 40e (Save the Children, rapport  2009) ; et selon le PASEC (2010), 53,8% des 38 288 maîtres du public (77% du privé) sont sans formation initiale donc sans qualification ; c’est-à-dire que plus de 850 000 élèves sur 1 618 303 ont un enseignant sans qualification, ce qui rend très difficile l’acquisition par les élèves des compétences de base que sont les mathématiques et surtout la lecture. Il est évident que l’élève qui ne sait pas lire ne peut accéder aux autres connaissances. La norme est donnée par le curriculum de l’éducation de base du Sénégal : un élève de CE1 (3e  année de scolarité) doit pouvoir lire et comprendre d’une manière vivante, naturelle et rapide.
Au regard de ce référentiel, les contre performances pointées par le rapport de la Fondation Hewlett (2009) et rapportées par la presse sont inquiétantes. Evaluant les compétences fondamentales en lecture au Sénégal au CE1 (861 évaluations d’élèves dans 50 écoles de 11 régions), le rapport note qu’ un élève sur cinq n’a pas pu lire un seul mot d’une petite histoire ; et parmi les élèves qui ont pu entamer la lecture de l’histoire, les résultats demeurent médiocres car « Sur 687 mots sélectionnés seuls 123 ont été bien lus et sur ces 123 mots, seuls 22,3 mots sont correctement lus par minute, alors que la norme est d’environ 50 mots par minute » (Le Soleil 11/09/2010). La compréhension aussi est médiocre étant donné que seuls 5 élèves ont pu répondre correctement à au moins 5 des 6 questions de compréhension (Sud quotidien (9/06/2010).
Ces résultats sont inquiétants parce qu’un système éducatif performant se construit à partir de l’école élémentaire, que nous considérons comme le composant humain des infrastructures du développement. Comme chacun sait, la non maîtrise de la lecture à l’élémentaire contribue beaucoup à la faible performance de l’ensemble du système éducatif sénégalais et influe négativement sur la production de richesse indispensable au développement. La Banque mondiale estime en effet que chaque année d’éducation primaire augmente la productivité d’un individu de 10 à 30 % selon les pays.
A la perte de productivité à court terme, s’ajoute le coût des redoublements. A l’école élémentaire, les redoublements (7,9 %) coûtent, par an, plus de 8,5 milliards FCFA (68 183 F/élève), soit 42,5 milliards en cinq ans l’échéance des OMD (2015). Pour l’enseignement moyen secondaire et pour la même période, le coût sera de  78,5 milliards (L’Observateur 07/08/ 2010). Si les mesures idoines ne sont pas prises, l’ardoise totale sera de 121 milliards de FCFA, sans compter ni la contribution des ménages, ni la perte de productivité à moyen terme. Le contribuable payera en pure perte. Mais il n’y a pas de fatalité. Agissons. C’est possible.
2. Prendre le CLAD pour objet d’étude pour le neutraliser
Il faut agir. Mais en ce qui nous concerne, toute entreprise est parasitée par des virus et affronter une institution, le CLAD, n’est pas chose facile ; on ne peut le faire en amateur au risque de payer très cher, le directeur ne reculant devant aucune bassesse, même la plus abjecte, comme on le verra ci-dessous.
Nous tenterons donc non pas d’arrêter tout de suite la dérive, mais de créer les conditions qui le permettent, tout en essayant de limiter, par des projets éducatifs appropriés, les effets de l’instinct destructeur du directeur. Mais il y a un préalable, le contraindre à la défensive. Nous comptons y parvenir en lui imposant un terrain où il ne s’aventurera jamais : la réflexion sur le CLAD articulée à une communication tous azimuts. Cet objectif repose sur l’idée que l’omerta est le principal facteur explicatif de l’état du CLAD (cf. la question talibé et son évolution), que sans la loi du silence, il n’aurait pas été possible d’anéantir, dans l’indifférence générale, l’un des meilleurs instituts de recherche appliquée du pays. Il s’agira donc de rompre l’omerta par deux moyens complémentaires : d’une part la bataille de l’opinion (presse,  pétition en ligne, création d’un réseau social sur Face book, etc.), d’autre part la réflexion dans les revues à partir d’un positionnement disciplinaire. Dans une première approximation, cela pourrait consister en l’examen des modalités et du fonctionnement du silence comme instrument de violence en site  institutionnel ; quels types de silences au CLAD, par qui, comment et quels effets sur la politique linguistique du pays et partant, sur les OMD objectif 2 ? Que faire ?
Mais une action – communication, réflexion, projet éducatif… en sont des modalités - a besoin, ne serait-ce qu’à titre provisoire et précaire, d’un référentiel, un cadre de pensée permettant d’en évaluer la pertinence et la validité. Etant donné la problématique (nihilisme sur fond d’omerta) et l’objectif qui en a été tiré (créer une certaine condition tout en mettant en œuvre la mission du CLAD), l’action s’inspirera essentiellement de la vie du parrain de notre université. Le Pr. Cheikh Anta Diop, c’est d’abord et surtout la résistance à la violence symbolique, le refus sans concession de la soumission paradoxale, au nom de valeurs de haute portée éthique, humaine et sociale.
La soumission paradoxale renvoie au fait que l’injustice, le déni des droits les plus élémentaires, « les conditions d'existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles ». Elle est l’effet de la violence symbolique, « violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s'exerce pour l'essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment ». (Bourdieu, Le Monde diplomatique, août 1998 : 24). Ainsi définie, la violence symbolique ressemble à s’y méprendre à ce que des militaires considèrent comme l’arme absolue. Il s’agit non pas de la bombe atomique, mais de l’arme psychologique. L’idée est que le seul vrai pouvoir est le pouvoir de l’esprit sur l’esprit. Et ce n’est pas une simple vue de l’esprit. Pierre Nord et Jacques Bergier, deux officiers français du contre-espionnage (2e Guerre), rapportent que lors de la guerre du Viêt-Nam déjà, « des spécialistes étaient parvenus à dissocier complètement des êtres humains, à leur faire perdre toute dignité et toute loyauté » ; un chercheur français, d’après les mêmes auteurs, obtint plus tard des résultats tellement efficaces qu’ils étaient impossibles à gérer politiquement. On lui a coupé les finances (L’Actuelle guerre secrète, 1967 : 95-103).
Ce phénomène, que nous appelons ailleurs « anesthésie sociale », est la condition de possibilité du rapport de domination marabout/talibé, sa base immatérielle (Diakité 2009b). Mais ce qui est objet de savoir ailleurs relève de  la croyance en Afrique (de nu ko liggey, deysaan !). Toujours est-il que le phénomène est massivement à l’œuvre au CLAD, mais dans l’ordre du profane. La violence symbolique y est essentiellement le fait  de la « méconnaissance » (ignorance), enrobée d’une doxa dont le principe actif (anesthésiant) est le mot 'famille'. Qu’on pense un peu à l’expression du français d’Afrique 'famille religieuse' ; mot d’une rare violence puisque ayant pour effet de biologiser le rapport à Dieu dans le cadre d’une caste, fermée par définition et par construction. On peut ainsi créer à volonté des mécréants ou des bienheureux, au gré de ses intérêts, par un pouvoir de dire fortement contraint (parole, lieu, protocole…) qui assigne un maître à l’individu avant même sa naissance. Telle est, grosso modo, la méthode de fabrication du citoyen inférieur en droit et supérieur en devoir ; citoyen d’une docilité à toute épreuve, et qui croit que tout s’obtient par procuration, y compris le paradis. 
C’est un tel citoyen que le directeur veut produire en quantité pour sa consommation personnelle. « Nous sommes une famille », tel est son leitmotiv. Et c’est vrai, au sens où la mafia en est une : dans les deux cas, l’omerta et la soumission absolue au parrain sont de rigueur. Le crime organisé élimine physiquement ; le directeur, symboliquement, par castration : la privation de la fonction de producteur du sens rend le chercheur stérile, comme le castrat pour la reproduction. Mais plus souvent, les chercheurs partent, littéralement chassés du CLAD comme des malpropres. Résultat : l’institut recrute régulièrement des chercheurs qui quittent tout aussi régulièrement. Sisyphe. J’avais envisagé de partir aussi. Mais la lecture de PASEC Sénégal 2007 m’a convaincu de rester. 
La violence, même symbolique, ne peut s’exercer de manière durable et efficace qu’à certaines conditions, en particulier la maîtrise des ressorts du fonctionnement de la société.  Preuve éloquente : la leçon du sociologue Vautrin à son élève Rastignac. Si nous parlons donc d’ignorance à propos du directeur, c’est uniquement par rapport à l’académique en général, la mission du CLAD en particulier. Ainsi, avec sa légèreté légendaire, le directeur réduit notre travail actuel à la pédagogie, une méthodologie. Cela signifie qu’il n’a  pas compris sa propre mission, que je mets en œuvre, en collaboration avec une équipe de femmes et d’hommes compétents, honnêtes et responsables. Mon travail dans ce cadre, c’est la conception, la formation, l’appui à mes collaborateurs, dont un spécialiste de pédagogie. Il s’agit donc non pas de méthodologie, mais de contenu.
Sarkozy a raison : la preuve par le CLAD
Pour t’aider à comprendre la différence, M. le directeur, comparons une de tes énumérations comme tu les aimes, à celle d’un élève du CP (cours préparatoire) :
. Directeur : « la recherche touche des disciplines aussi variées que la lexicologie, la traduction, la terminologie/terminotique, la néologie, la sociolinguistique et la didactique des langues. » ;
. Elève du CP : « Le marchand vend des fruits, des légumes et des mangues. »
M. le Directeur permets-moi le tutoiement par économie, non pas de dollars, mais syntagmatique. La seule différence entre l’élève et toi, c’est que tu emploies des mots savants ; lui, des mots de tous les jours. Au-delà, vous avez tous deux le même problème de contenu mal maîtrisé, relatif aux relations lexicales, en l’occurrence l’opposition  hyponymie/hypéronymie. Autant l’élève apprendra qu’on ne peut pas mettre sur le même plan 'fruit' et 'mangue' ; autant il est incohérent de ranger sous l’étiquette discipline la lexicologie et la néologie, celle-ci n’étant qu’une simple procédure de celle-là. Comme tu vois, M. le directeur, à l’université comme au CP, le problème posé ne relève pas de la pédagogie, mais du contenu scientifique (l’économie interne d’un champ notionnel). C’est de ce type de question que je m’occupe, à l’université comme à l’école élémentaire. Ta longue énumération savante n’y change rien. Elle confirme seulement ces mots du sémiologue : « le déficit de l’être engendre une inflation du paraître. » (Pierre Guiraud, La Sémiologie, 1971 : 26). Hypothèse puissante, qui pourrait aider à voir un peu plu clair dans l’atmosphère de strip-tease social que les nouveaux riches et les clercs défroqués entretiennent à grands frais. Le contribuable paye au prix de privations inhumaines, sans même se poser des questions. Tout le monde sait en que le CLAD ne sert rigoureusement à rien depuis vingt ans. Tu prétends, pour justifier le budget et cacher ton incompétence, que l’institut travaille simultanément dans sept « disciplines » différentes, dont la néologie.  Où sont donc les sept travaux d’Hercule Ubu ?
M. le directeur, toi et tes semblables êtes coupable d’avoir imposé le riz au poisson sans riz et sans poisson à une bonne partie de ce peuple alors qu’en principe, l’élite intellectuelle est un rempart contre toutes les espèces de calamité, par devoir, comme le rappelle opportunément le prix Nobel P-G. De Gennes, naturaliste et physicien : « On ne peut pas se permettre de faire de la science sans avoir une sensation de responsabilité vis-à-vis des gens qui payent la note ». Par « gens qui payent la note », il faut entendre « l’humanité ». Cette lecture t’est imposée par l’attitude de l’un des pères de la CDA (Critical Discourse Analysis), le Néerlandais Teun A. van Dijk, dont la note n’était pas payée par les Mexicains : « En 1980, dit-il, mon travail a pris une direction sensiblement différente, sans doute à cause de mon premier séjour dans un pays en développement […Mexique]. J’ai décidé alors qu’il était temps de faire quelque chose de sérieux. Les grammaires de texte et les théories psycholinguistiques n’avaient pas grand-chose à voir avec les problèmes réels de ce monde et j’ai pensé que le temps était venu de travailler sur des thèmes plus sociaux et politiques. » (In Le Français dans le monde,  juillet 1996 : 22). C’est ainsi qu’est née la CDA. M. le directeur, le Mexique est 54e IDH et le Sénégal 166e ; T. A. v. Dijk n’est pas mexicain et toi tu es sénégalais. Il retaille son boulot à la mesure des besoins d’inconnus qui souffrent, mais sans doute pas plus que chez nous ; toi tu refuses de faire le boulot que tes compatriotes te payent, rien que pour enlever le pain de la bouche de plus de deux millions d’élèves de ton pays. Une forte proportion de ce nombre finira dans la rue ou dans les pirogues du désespoir, en partie faute du soutien que tu leur dois pour l’argent de leurs parents.
Esclavage ou servage ? En tout cas la banalisation de ce type de pratiques moyenâgeuses et de ses conséquences, de surcroît dans une université, tend à accréditer la thèse que l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire. Quelle différence en effet entre le petit talibé d’aujourd’hui et le petit esclave du 15e siècle ; entre d’une par le serf exploité par le seigneur féodal, d’autre part le citoyen plumé proprement et régulièrement par un universitaire ? ? Faut-il finalement croire à la suite d’Iba Der Thiam que « Nos élites sont incapables de patriotisme, d’aimer leur pays, de défendre ses intérêts ? ». Sarkozy ne fait d’ailleurs que reprendre des Africains, parfois mot pour mot. Ainsi, A. Kabou parle de « réintégration dans le cours de l’histoire dynamique de l’humanité » (op. cit. : 175). (La Gazette, n° 52, 1e-8/04/2010 : 35). Bien avant elle, Majhemout Diop écrit à propos de l’actualité de l’esclavage : « La trajectoire impulsée par le destin a tendance à demeurer éternelle, incorrigible » (Histoire des classes sociales 1, 1985 : 75). Ne voilà-t-il pas que  la stagnation de l’Afrique dans un autre âge réduit un homme de la trempe M. Diop à expliquer l’histoire par le destin. Ces auteurs n’ont pas pris une seule ride malgré des livres comme que le Petit précis … (Adame Ba Konaré ed. 2009). Autrement il faudrait admettre qu’une association antiesclavagiste comme Timidria fait du cinéma. Les Africains ne veulent tout simplement pas parler de l’épisode le plus humiliant de leur saga autodestructrice (voir à ce propos la très instructive analyse bibliographique de Ibrahima Thioub in A. Ba Konaré op. cit. : 206-209).
M. le directeur, honorable professeur et digne continuateur de cette saga, pour les mêmes raisons que T. A. v. Dijk mais avant son article, j’ai quitté ton cours du département de linguistique pour faire de la psychomécanique (1994). C’était différent comme approche, excitant et un peu plus puissant comme théorie, mais relativement à mes motivations, c’était kif-kif. Le tâtonnement m’a finalement conduit à l’analyse du discours, avec une forte dose de CDA. Ce que je fais en théorie dans ce cadre, la mission du CLAD me le permet en pratique : soutenir ceux que tu prives d’un droit légal et légitime depuis vingt ans sans remords. Telle est la raison profonde qui me retient au CLAD ; la lecture de PASEC Sénégal 2007 n’a fait que me le rappeler dans un moment de faiblesse. M. le directeur, crois-tu que je me suis donné et me donne encore tant de peine uniquement pour gagner mon pain et mener la belle vie de ver de terre ? Je sais que tu ne peux pas comprendre ces élucubrations d’un doux rêveur. J’apprendrai donc à dessiner. Pour te servir.
3. Un dispositif national de formation continue malgré la médiocratie
Juillet 2009. Le directeur raconte un peu partout qu’il peine à épuiser le budget alors qu’aucun chercheur n’a reçu un seul crayon depuis octobre 2008. Je demande de l’encre. Il dit que « le budget est fini » alors qu’il venait de remplacer un climatiseur en bon état. Je proteste dans la presse en septembre (Diakité 2009a). En novembre, il m’achète, bon père de famille, un climatiseur neuf, avec un budget « fini », mais pas d’encre qui, pourtant, coûte infiniment moins cher. Pire (mieux ?), il publie deux numéros de STL (Sciences et techniques  du langage, 5 et 6), imprimés à la même date d’août 2009, et qui comptent respectivement 141 et 195 pages, alors que le numéro double (3-4), n’en compte que 149. Ces incohérences apparentes permettent de justifier des décaissements absurdes, deux numéros simples coûtant plus cher qu’un double…
Juillet 2010. Le directeur est absent du Sénégal. Je réitère ma demande d’encre, mais pour une imprimante achetée sur fonds propres, celle affectée par le CLAD ne permettant pas de mener un travail d’une certaine envergure (voir infra), ou alors le coût sera insupportable. Je me suis fait dire que l’encre demandée ne correspondait pas à l’imprimante achetée par le CLAD. J’ai renouvelé ma demande au retour du directeur. Pas de réponse. Je suis de fait accusé de tentative de fraude, parce que la médiocratie a décidé, en abusant de son pouvoir, que je n’ai pas droit à un budget de recherche, fût-il réduit à une cartouche d’encre, et même si les ressources sont disponibles. Mais…
Le détournement systématique du budget par le directeur est normal, tout comme ses peaux de banane, les deux numéros de STL publiés à la même date, l’esclavage domestique dont nous parlerons prochainement, le rejet de la requête d’un chercheur sans aucune référence à son projet de recherche, les vingt ans sans un seul résultat, le remplacement d’équipement en bon état, etc. A. Kabou a raison : « La question aujourd’hui est […] de savoir ce qu’il faut faire pour éradiquer la haine séculaire des Africains pour leurs semblables. […] que peut-on concevoir de plus humiliant que […] l’insupportable médiocrité actuelle de l’Afrique pour amener les mentalités à exiger d’elles-mêmes des attitudes capables de forcer le respect ? » (p. 174).
Forcer le respect ? Cela requiert une conscience minimale de sa propre humanité, ce qui n’est pas évident. En 2004, un institut de Bruxelles me prête un  ordinateur dans le cadre d’un projet. Pour m’en priver, le directeur fait du lobbying auprès du prêteur. Celui-ci ayant rejeté sa requête (j’en ai la preuve), il réunit le CLAD  et me réclame l’ordinateur parce que, dit-il, le prêteur lui a établi un papier en ce sens, papier qu’il dit détenir, mais qu’il n’a jamais pu montrer. Ce mensonge grossier a été proféré pour quelque chose qui ne le concerne ni de près ni de loin. Un tel quidam est-il digne du mépris d’un homme normal ? Même les animaux sauvages ne tuent pas systématiquement pour tuer. Prédation n’est pas cruauté, c’est une loi universelle de la survie du règne animal, dont l’homme. La méchanceté du directeur dépasse l’imaginable. L’homme ne recule devant aucune bassesse, même la plus abjecte, pourvu que cela fasse mal.
Il semble avoir réussi de ce point de vue car même en sont absence, la violence fonctionne bien au CLAD et, paradoxe, par les soins d’une pauvre victime de cette violence. Malgré tout notre première contribution a installé une atmosphère de fin de règne. La médiocratie a beaucoup perdu de sa superbe et de son arrogance. Elle hésite, doute d’elle-même, s’embrouille dans ses propres pièges, étale son incompétence comme une crêpe au moindre mot ; cherche à maquiller, automate détraqué, vingt ans de paresse, mais se trahit par une activité éditoriale calamiteuse. Pour la première fois depuis vingt ans, l’offensive nihiliste est en train de tourner à la défensive. Quel stratège disait que la défensive était la débâcle de l’insurrection ?
Mais ma vraie réponse à vingt ans de bamboula au frais du contribuable, c’est le travail, celui du GERDE en l’occurrence, parce que l’échéance des OMD, c’est aujourd’hui. Demain, il sera trop tard.
Le PASEC propose, dans ces pistes de politiques éducatives, le renforcement des capacités du personnel enseignant par un encadrement de proximité, avec des journées pédagogiques régulières autour des pratiques de classe, sans nuire au temps scolaire. Etudiant de M. le directeur, j’étais arrivé à cette conclusion dans les années 1990. J’ai alors commencé à faire un peu dans la critique de manuels (Wal fadjri, 18 et 19/07/1995), et dans la formation  à distance des maîtres, en rêvant du CLAD. Je l’ai trouvé dans un état de délabrement lamentable (2001), alors que j’avais un problème sur le bras :  les explications de la situation du français à l’école étaient nombreuses ; toutes négligeaient cependant – ça a empiré depuis - à des degrés divers, au moins l’un des trois points suivants, déterminants selon nous : 1) l’implication insuffisante de  des enseignants dans leur propre formation, alors qu’il existe des enseignants reconnus par leurs paires comme des encadreurs très performants ; 2) l’absence de synergie institutionnelle et pérenne entre la recherche et l’enseignement (trou CLAD) : il manque ainsi aux cellules d’animation pédagogiques une structure technique de référence à laquelle elles peuvent soumettre leurs besoins et recevoir une réponse en temps réel ou dans des délais raisonnables ; 3)  A ces questions organisationnelles, s’ ajoute la priorité accordée à la didactique au détriment des contenus de français.
De là l’objectif de notre projet de formation continue : contribuer à la qualité de l’éducation au moyen du levier stratégique qu’est l’enseignement du français au Sénégal, en particulier à l’élémentaire. Il s’agit de restaurer la synergie enseignement recherche  en vue de redonner au contenu sa place, tout en tenant compte des questions de méthode dans un contexte où la technologie, avec un peu d’imagination, rend la qualité de plus en plus accessible au pauvre.
Après diagnostic, le contenu validé du projet est un module de français en quatre parties, auquel doit s’ajouter un volet « Préparation des maîtres aux examens professionnels ». Les bénéficiaires principaux sont les enseignants du primaire sans formation initiale (des parties du module font l’objet de demande dans le moyen secondaire).  Pour des raisons d’équité, la zone d’intervention du projet  se situe à au moins  150 km de Dakar, dans les 16 départements de 5 régions : Kédougou, Kolda, Louga, Matam et Tambacounda (il s’agira de commencer par un département ou deux). La démarche  associe formation et suivi en présentiel et à distance.  La formation se fait essentiellement en présentiel. Une séance de formation peut être complétée par une leçon d’illustration du GERDE, ou par la projection de la vidéo d’une leçon. Compte tenu de son coût, le suivi se fait essentiellement à distance avec un minimum de présentiel. L’intervention à distance se fait en temps réel, mais exclut l’ordinateur et Internet, à cause des contraintes de tous ordres. C’est la méthode audio-orale (MAO) qui sera utilisée, non pas comme dans les années 1970-80, mais selon une approche communicationnelle, grâce à certaines fonctions de certains types de téléphone. Ce dispositif, déjà testé avec un seuil de succès satisfaisant,  permet des interactions en temps réel GERDE/enseignants regroupés en macro cellules pédagogiques (plusieurs cellules d’établissement). L’exploitation des interactions alimentera une base de données sur les difficultés des enseignants. Ainsi, l’amélioration progressive de l’offre de formation-suivi sera une co-construction GERDE/enseignants. 
Le GERDE travaille sans appui depuis 2007, grâce surtout aux sacrifices de ses huit membres.  Mais le projet a atteint un seuil critique de son développement. Sa survie dépend à présent des sources de financement, que nous cherchons. L’espoir demeure : en cas de difficultés insurmontables par le GERDE, nous veillerons à ce que d’autres puissent continuer. Au-delà de ces contingences, il reste que ce n’est pas les « moyens » qui manque à l’école sénégalaise, comme on le prétend en général, mais la confiance en soi, la volonté (politique) et, plus souvent qu’on ne le dit, la compétence. Le CLAD illustre bien ce point de vue ; avec en plus la haine de l’autre, l’inconscient désir de détruire tout ce qui marche au profit du plus grand nombre.
Malgré une situation générale handicapante, le GERDE a commencé la formation de ses membres (2009). Deux parties du module de formation ont connu un début d’expérimentation et l’appréciation générale du travail est encourageante : ces deux parties font l’objet de demande dans le moyen secondaire ; en 2008, un expert de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) comparait notre travail à un projet de la Francophonie que nous ne connaissions pas alors, l’Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres (IFADEM) ; un Bissau guinéen avait envisagé, en 2009, une expérimentation dans son pays mais les événements politiques en ont décidé autrement ; à Bakel, où l’expérimentation se poursuit, l’inspecteur départemental de l’éducation a exprimé toute sa satisfaction et envisage de réaliser un recueil de textes d’élèves dans le cadre de notre collaboration ; enfin le 4 août 2010, le ministère de l’éducation a agréé le projet  sous le n° 3835 MEPMSLN/SG/DEE/Dir.
Chacun de nous peut faire quelque chose. Contre l’omerta, nous vous prions d’envoyer la présente contribution à vos relations, d’en parler dans vos réseaux sociaux en ligne... Celles et ceux qui désire apporter plus peuvent nous écrire.
Il n’y a pas de fatalité ! Ensemble, c’est possible !

Mamadou Diakité
chercheur, université Cheikh Anta Diop
majakite@hotmail.com