Processus d’apprivoisement de la désobéissance civile et responsabilité historique de la presse.
Les bulles médiatiques de la scène politique sénégalaise ont encore repris du service. Á la veille des élections de 2007 elles avaient vainement prophétisé la défaite irrévocable et déshonorante de Wade, aujourd’hui encore ce sont les mêmes voix qui inondent l’espace médiatique d’analyses pseudo scientifiques qui convergent toutes vers la même finalité : écarter Wade a priori de la course vers les Présidentielles de 2012 à défaut d’espérer le battre démocratiquement.

L’une des curiosités de la démocratie d’opinion c’est qu’elle est l’unique univers dans lequel des individus sans légitimité aucune s’arrogent le privilège d’imposer, par des combines médiatiques, leurs vues au reste de la société.
La presse a une responsabilité historique dans cette nouvelle forme de tyrannie d’une classe de rhétoriciens dont ni la science ni la vertu ne sont exemplaires.
Cette responsabilité est d’autant plus grande que la presse sénégalaise de ces dix dernières années est pathologiquement tournée vers le fait politique à l’exclusion de tous les autres faits de société. Et dans cette entreprise la notion de presse-quatrième-pouvoir est en train de devenir une nébuleuse réalité dans notre pays.                                      La façon dont le débat sur l’irrecevabilité de la candidature de Me Wade est en train d’être mené illustre parfaitement cette dangereuse tendance de la presse à ne plus se contenter d’être un simple contre-pouvoir, mais à manipuler les autres pouvoirs à défaut de se substituer à eux.

Ce n’est pas un hasard si ce débat est ontologiquement contemporain à une entreprise de dé-crédibilisation du Conseil constitutionnel par une sorte de tirs croisé à l’encontre de Cheikh Tidiane Diakhaté, Président dudit Conseil : abus de pouvoir ou abus de liberté ?
Le fait de revendiquer implicitement le monopole de la liberté de penser est le signe d’un abus de liberté dans notre corporation : non seulement nos vues nous semblent infailliblement primer sur celles de nos concitoyens, mais nous sommes peu enclins à recevoir la critique.

Nous sommes protégés par des lois et règlements et paradoxalement, nous rechignons à en payer le prix citoyen. Claude Fuzier dans un Éditorial de L’Ours n°241 de Juillet 1993 a eu l’honnêteté de stigmatiser cette tendance au dogmatisme du journaliste actuel : « La contrepartie normale de ces droits remarquables est qu’il ne peut pas refuser d’être lui aussi commenté, apprécié et jugé. Les cris indignés de certains de mes ex-confrères lorsqu’ils se font égratigner sont indécents et la référence qu’ils font alors à une prétendue atteinte à la liberté de l’information ridicule. Qu’ils répondent par d’autres arguments et cessent de feindre de se croire les seuls porteurs des vertus de la liberté ».
En jetant en pâture l’honorabilité et l’intégrité morale du magistrat aux délibérations populaires, on prépare les esprits à recevoir, sans résistance ni esprit critique, les produits finis d’une entreprise de manipulation de la donne politique.

 On instille progressivement dans les esprits les germes de la haine et de l’irrédentisme, pour demain prétendre que telle est la volonté des citoyens ! Le journaliste qui se permet de salir la réputation du juge sur la base de simples manipulations de faits n’est guère motivé par une déontologie professionnelle, ni même par un quelconque souci d’objectivité.
La besogne qu’il fait sous le manteau du journaliste professionnel est plus vile que celle abattue par les propagandistes de métier qui essaiment dans les partis politiques. Cette contemporanéité entre le débat sur la candidature de Wade et le travail de déstabilisation de la personne morale du Conseil constitutionnel n’est donc pas fortuite.

Il y a manifestement un désir inavoué de semer la confusion dans les esprits et, par ce moyen, d’asseoir un dangereux processus d’apprivoisement de la désobéissance civile.
Ces derniers jours sont remplis d’anecdotes qui illustrent cette obsession de certaines élites (de tout genre) à inciter de façon insidieuse les Sénégalais à adopter des conduites irrédentistes pour, dit-on, faire face au régime de Wade. N’est-ce pas là une combine politico-médiatique consistant à persuader les citoyens que le vote est de toute façon inutile face au régime ?

Le fait de faire ces amalgames concoctées n’obéit qu’à une seule logique : la manipulation en amont des esprits en leur imposant une autre grille de lecture erronée de la réalité.
Thierry Meyssan, analyste politique français, président-fondateur du Réseau Voltaire, a bien cerné la question de l’ambivalence de la presse dans les démocraties modernes lorsqu’il constate que « depuis quelques années, l’opinion publique s’est inquiétée du rôle de propagande que peuvent jouer des chaînes de télévision. En donnant une information biaisée, voire délibérément mensongère, elles perturbent le jugement des téléspectateurs et influent sur le vote des électeurs ».
La focalisation de l’attention du peuple sur un aspect de l’actualité nationale, la transmutation de l’inessentiel en essentiel, la sublimation des moindres ou pires actes de l’adversaire : ce sont là quelques détails des astuces d’une presse qui fait de la propagande sans avoir le courage et l’honnêteté de l’assumer.
       
       La politique de la surenchère est comme celle de la terre brulée : elle est fille de la cupidité et de la convoitise. S’opposer à la candidature de Wade en évoquant la Constitution et en exerçant en amont une pression psychologique sur les membres du Conseil constitutionnel, c’est exactement faire la même chose que l’on reproche à l’actuel locataire de l’Avenue Roume ; à savoir instrumentaliser la Constitution et les institutions républicaines.
En théorisant sa crainte de voir la démocratie se muer en une simple aristocratie de rhéteurs, Platon avait parfaitement bien interprété la nature toujours fourbe de l'homme -cet être tellement imprévisible qu’aucune loi n’est suffisante à la maintenir dans les limites de la vertu et de la décence républicaines.

 Ce à quoi nous assistons en écoutant tous ces constitutionnalistes et doctes politologues (décidément très à l’aise dans les studios des médias) au sujet de la candidature de Me Wade n’est ni plus ni moins qu’une agitation politico-médiatique entretenue par une élite de rhétoriciens.
Il y a tellement de confusions ces derniers jours dans l’interprétation de la Constitution qu’on est en droit de se demander si cette dernière sert encore à quelque chose : ceux-là mêmes qui l’ont rédigée et qui se sont brusquement convertis en défenseurs de « l’esprit de la Loi » sont incapables de théoriser l’invalidité de la candidature de Wade en 2012 sans violer d’autres principes de la même Constitution.
De quoi s’agit t-il ?  Le Président Wade a été élu en mars 2000 sur la base de la Constitution du 7 mars 1963 (plusieurs fois modifiée) qui stipule en son article 22 : « La durée du mandat présidentiel est de sept ans. »
Ce mandat a été ramené à cinq (5) ans par la Loi n° 2001-03 du 22 janvier 2001 portant Constitution de la République du Sénégal telle qu’issue du référendum constitutionnel du 7 janvier 2001. En son article 27, ladite loi pose : « La durée du mandat du président de la République est de cinq ans. Le mandat est renouvelable une seule fois. » C’est la lettre.
Dans son esprit et dans sa lettre, la Constitution actuelle permet-elle à l’actuel Président de la République d’être à nouveau candidat en 2012, après deux mandats (2000-2007 et 2007-2012) ?
En Droit, il est dit que « l’office de la loi est de régler l’avenir ; le passé n’est plus en son pouvoir. » Autrement dit, par principe, il est de la sécurité juridique des citoyens qu’un acte présent ne puisse pas rétro-produire ses effets sur une situation passée. Nous rappelait le docteur Alassane Ndiaye dans une brillante tribune parue dans la presse ivoirienne, intitulée « de la légalité et de l’opportunité de la candidature du Président Wade en 2012 ».
En vertu de ce principe de non rétroactivité, les nouvelles dispositions constitutionnelles intervenues en 2001 pour régir l’actuel mandat du Président de la République sont à interpréter dans le sens de l’avenir.
Elles ne peuvent avoir force de loi rétroactivement et par conséquent ne sont opposables au Président de la République qu’à l’expiration d’un septennal acquis sous l’ancien régime constitutionnel. Sous cet angle, durant la période allant de 2000 à 2007, le Président de la République n’a fait qu’exercer un mandat à « valeur transitoire » entre la fin de l’ordre constitutionnel ancien (septennat) et le début de l’ordre constitutionnel nouveau (quinquennat). A partir de 2007, il y a une remise à plat, et de la durée et du nombre de mandats présidentiels.
 Et c’est là l’esprit de la nouvelle Constitution que les Sénégalais ont entériné par environ 94% de votes positifs au référendum de janvier 2001.
L’échéance de 2007 constituait pour ainsi dire l’an zéro de la limitation de la rééligibilité à la Présidence de la République. A cet égard, l’actuel Président peut être considéré comme ayant été élu pour la « première fois » en 2007. Ce qui voudrait dire qu’il a encore un bail de 5 ans que la constitution de 2001 lui autorise à partir de 2012.
Si l’on s’inscrit dans la perspective de ceux qui veulent faire l’impasse sur ce principe de non rétroactivité de la loi constitutionnelle de janvier 2001, le mandat initial de Wade de 7 ans aurait dû alors être interrompu en 2005 et des élections présidentielles auraient dû être organisées à cette date. Cela n’ayant pu être le cas, il serait plus logique, pour ceux qui pensent aujourd’hui que le Président violerait la Constitution en se présentant candidat en 2012, de soulever en même temps la question de la légalité, de la constitutionnalité de la portion du mandat exercé entre 2005 à 2007.
Il est sans doute difficile de s’en apercevoir, mais en vérité, les Sénégalais, par le référendum de 2001 ont offert au Président Wade un « mandat-cadeau » de 7 ans. Ils lui ont permis de bénéficier des effets de l’ancienne Constitution et de s’édicter l’avantage légal de jouir, à l’avenir, de la totalité des effets électoraux de la nouvelle Constitution (deux mandats au plus).
La vérité est que la seule chose que l’on peut reprocher à cette candidature de Wade est d’être un abus de la légalité : Wade est dans ses droits au regard de la Constitution, mais au regard d’autres considérations comme son âge avancé, sa déclaration à la radio RFM, etc., il est peut être en conflit avec la morale, l’élégance républicaine et la tradition des grandes Démocraties.
Il faut admettre alors que la question déborde l’espace juridique, voire s’en écarte carrément et devient une affaire purement politique pour ne pas dire politicienne.
La question ultime que l’on doit se poser ici est de savoir si on peut politiquement reprocher à quelqu’un de sortir de toute considération morale pour se placer résolument dans la perspective politique s’il a pour vocation de faire de la politique avec comme impératif suprême la réussite ?

 Sous ce rapport, c’est manquer de courage politique et de vertu républicaine que de chercher à amener le Conseil constitutionnel et la Constitution à solder des problèmes de politique purement politicienne. Et pour dire encore un mot sur le conflit entre le propos de Wade à RFM et sa décision d’être candidat en 2012, il faut simplement signaler que cette incohérence est à mettre sous le compte des pièges de la démocratie et notamment de celle d’opinion.
En effet, les régimes démocratiques sont toujours accablés par une soif insatiable de légitimation qui les condamne à une course effrénée vers toujours plus de propagande et de choix populistes.
Les propos incriminés visaient à coup sûr à donner davantage de légitimité morale après l’acquisition d’une légitimité politique contestée sans raison par des adversaires politiques peu scrupuleux.

S’il arrive souvent à l’homme politique moderne de se dédire, c’est bien parce qu’au lieu de dicter sa vision à la société et d’exercer sans partage son autorité, il est obligé de les négocier.
Aux USA, en France, comme en Angleterre, les dirigeants sont tragiquement obsédés par la baisse de leur popularité et ce, même lorsqu’aucune élection ne pointe à l’horizon. Ils sont donc constamment amenés à ajuster leur vision politique, leurs choix et même parfois leurs idées aux pulsions de la société.

 L’impression de campagne électorale permanente que donnent les Démocraties modernes est en partie liée à cette tragédie d’un pouvoir toujours plus frileux et fragile malgré sa légitimité.
Les offensives de charme prennent souvent le dessus sur les options stratégiques parce que tout pouvoir qui s’absente des esprits est bientôt chancelant et évanescent.

Le drame est d’autant plus profond que l’adresse de la manipulation politico-médiatique condamne le dirigeant à être sur la défensive plutôt qu’à exposer ses propres vues.
Les questions que l’on pose sont souvent nanties d’insinuations, les critiques que l’on fait obéissent parfois à de la tactique de déstabilisation de son interlocuteur ; de sorte que trop souvent le climat dans lequel se déroule l’interview de l’homme d’État influence son argumentaire s’il ne le détermine pas.
La manipulation médiatique est une réalité dans tous les pays démocratiques : le choix des thèmes et la façon quasiment monomaniaque dont certains d’entre eux sont traités sont clairement tributaires de certains calculs politiques ou commerciaux.
Sur ce point l’analyse de Thierry Meyssan est d’une rare lucidité : «Les téléspectateurs de TF1 ont été beaucoup plus sensibles que les autres aux questions de sécurité lors de la dernière élection présidentielle parce qu’ils avaient été matraqués de sujets consacrés à des faits divers, parfois traités de manière abusive pour inspirer la peur » (souligné par nous).

Que dire de plus sinon que le patron de cette chaine de télévision est réputé être proche d’un candidat (finalement élu) dont le principal cheval de bataille était la question de la sécurité ? En tout état de cause on ne peut pas se permettre de commettre la légèreté consistant à interpréter la Constitution d’un pays par de simples déclarations de presse d’un chef d’État.
Un fait est constant dans cette bataille politico-médiatique : ses initiateurs sont tous politiquement connotés : l’aversion historique que les un ont toujours exprimée à l’égard de Wade et le divorce récent des autres avec ce dernier sont autant de paramètres qui peuvent jeter le discrédit sur l’objectivité de leurs analyses.
Les coulisses de la malhonnêteté peuvent parfois être d’une habilité qui échappe non seulement à la vigilance des plus méticuleux, mais aussi à la clairvoyance et à la précision de toutes les lois humaines.
C’est la raison pour laquelle aucune loi positive ne suffira à régler ce que l’éthique est la seule habilitée à régler. Sans la vertu républicaine et ce que Max Weber appelle l’« éthique de conviction » toutes les lois sont vaines, mais on sait aussi que face au conflit récurrent entre cette « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », la plupart des juges sont souvent désemparés. Laquelle des deux faut-il privilégier ? Pourrait-on jamais reprocher à un juge d’avoir donné son verdict par intime conviction même s’il sait que les conséquences de ce verdict peuvent être dramatiques ?
En  jugeant coupables Mamadou Dia et Cie, les membres de la Haute Cour de justice de l’époque n’ont-ils pas agi par intime conviction ? Sont-ils pour autant responsables du sort jugé « injuste » des « coupables » ?
On voit donc que ceux qui prétendent que les Sénégalais et même les sages du Conseil constitutionnel sont obligés de tenir en compte l’âge avancé de Wade et apprécier la recevabilité de sa candidature en fonction des conséquences de sa probable réélection sont de très mauvaise foi.

En larguant la bombe « A » sur Hiroshima, le pilote a accompli son devoir de soldat, peut-on lui imputer la responsabilité des conséquences humanitaires de son obéissance au principe du devoir militaire ?
Chacun d’entre nous est quotidiennement amené à faire des choix dont les conséquences dépassent largement sa responsabilité : alors arrêtons de presser les juges à privilégier « l’éthique de responsabilité » sur « l’éthique de conviction » dans leur travail de juges.
Arrêtons par la même occasion de demander aux citoyens sénégalais d’apprécier la candidature de Wade en fonction de sa vieillesse et de son incapacité probable de terminer un prochain mandat.

De telles pressions témoignent en dernière instance d’une énorme dégringolade dans l’échelle de la stupidité politique, car la conviction qui amène les adversaires de cette candidature à être pessimistes sur les aptitudes de Wade à gouverner au-delà de 2012 a la même dignité que celle qu’ont ses partisans à être optimistes.
Ce qui est frappant dans la scène politique sénégalaise, c’est que tout homme politique est exonéré de ses crimes et turpitudes dès qu’il s’oppose au régime de Wade, elle se permet même de jouer les premiers rôles dans « sa nouvelle demeure ».
Du côté de l’opposition on entend souvent dire que les plus prompts à défendre la candidature de Me Wade sont des néolibéraux comme si ceux qui sont présentement en train de tirer quotidiennement à boulets rouges sur son régime n’étaient pas, il n’y a guère longtemps, ses collaborateurs !
Comment comprendre que dès qu’on sort de la sphère du régime on voit celui-ci comme le plus monstrueux régime de la planète ? Des acteurs politiques qui ont assumé neuf ou huit des dix ans de l’Alternance font comme si le fait de quitter le régime était suffisant pour les absoudre définitivement.

 Aussi être dans l’opposition ou la rejoindre est-il devenu synonyme de virginité politique et de transparence. On pourrait à ce titre résumer cette comédie par l’adage qui dit que « Plus le passé est sombre, plus la rédemption est claire ».
Et comme dit Louis XIV« c'est toujours l'impatience de gagner qui fait perdre », il n’est pas insensé de penser que le débat précipité sur la recevabilité de la candidature de Me Wade risque d’être plus préjudiciable à ses instigateurs que le principal concerné.

Pape Sadio THIAM
Journaliste Cabinet Enjeux Communication
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