« Il faut rompre avec un système qui fait de l’élu, non pas un président, mais un monarque»;
C’est par le biais de la fiction littéraire que Sémou Mama Diop a choisi de s’exprimer sur le thème de l’immigration, non sans remettre en question le système politique de certains pays africains, un système qu’il dépeint avec vigueur, intelligence et talent. Dans son dernier ouvrage « Thalès le Fou », Sémou lance un appel à la jeunesse africaine, dénonce les remaniements incessants et l’instabilité au sommet de l’Etat, et s’en prend aux ministres incultes du gouvernement, dans une certaine République Démocratique du Djoloff. Une fiction qui, en tout cas, n’est pas très éloignée de la réalité.

Rencontre avec l’auteur.

Présentez-vous très brièvement aux lecteurs.
Sémou Mama : Je suis au né au Sénégal, pays dans lequel j’ai grandi et fait mes études primaires et secondaires. Après mon baccalauréat, je me suis exilé au Maroc et particulièrement à Agadir où j’ai obtenu un diplôme en Management des entreprises. En 1996, je débarque en France pour poursuivre des études dans le domaine de l’expertise comptable. Après avoir travaillé dans quelques grandes entreprises parisiennes, je suis depuis plusieurs années professeur en classes préparatoires des examens de l’Etat dans les sections tertiaires. Je suis en outre auteur de romans. Ce qui me vaut, ce me semble, cet entretien.

Comment l’expert comptable que vous êtes, a atterri dans le monde de l’écriture?

Sémou Mama : Il faudrait poser la question autrement. Vous devriez plutôt vous demander comment un homme comme moi est devenu expert-comptable. Vous savez l’expertise comptable c’est une profession, un métier, et le métier pratiqué ne définit pas l’homme. C’est ce qu’on choisit en général par pur pragmatisme. Cependant le questionnement permanent, l’amour de la lecture, l’angoisse d’ignorer, le désir de conter, toutes ces choses qui me poussent à écrire, sont intrinsèquement liés à ma personnalité. Je n’ai pas atterri par hasard dans le monde de l’écriture. C’est l’aboutissement d’un cheminement naturel qui n’a point surpris ceux qui m’ont côtoyé.

Parlez-nous de votre premier ouvrage, « Le dépositaire ».

Sémou Mama : Dans « Le dépositaire », ouvrage que j’ai écrit il y a plus de dix ans mais publié qu’en 2006, j’ai essayé de raconter, à travers le périple d’un jeune homme, l’histoire troublée du continent africain. Il s’agit pour le jeune héros, Moudi, de revenir sur les falsifications de l’Histoire, les rapports équivoques entre les puissances occidentales et les dictatures africaines et d’exhorter les peuples d’Afrique et d’ailleurs à bannir l’intolérance et l’intégrisme afin d’agir dans l’œcuménisme des cœurs et l’esperanto des esprits.
Une trame au dénouement tragique mais salutaire, géniteur d’espoir, d’espérance, galvaniseur de rêve, le rêve de l’autrement meilleur.

Dans votre ouvrage intitulé « Thalès le Fou », que répondez-vous à ceux qui vous accusent de vous cacher derrière Thalès pour dresser un regard critique sur le système politique de certains pays africains ?

Sémou Mama : Zola disait : « Il faut tout dire pour tout guérir ». Je ne suis pas loin de partager cette opinion. Je n’ai pas peur de dire mais je crains de mal dire, de médire. Aussi, parmi les genres littéraires dans lesquels je pourrais m’exprimer, préféré-je le roman. Le roman pour la liberté qu’il m’offre en tant qu’auteur, mais aussi celle qu’il offre au lecteur. Le roman est avant tout un art. Le style du texte est aussi important que les thématiques développées. Faire parler un fou était pour moi une démarche artistique et non une dérobade.
Me cacher derrière le fou ? Quelle légère couverture !  Au contraire, le fou par son impudeur révèle la véritable démence de la société. Et moi, en tant qu’auteur, je me dévoile en adoptant ce procédé.

Quel rôle le fou joue-t-il dans la société traditionnelle africaine ?

Sémou Mama : La société africaine traditionnelle se caractérise par une pudeur excessive, le culte des ancêtres, la vénération des anciens, la peur du chef. Autant de conventions qui n’autorisent pas la critique et la remise en question. Autant de conventions qui nous plongent depuis des décennies dans un immobilisme affligeant. Les vérités sont dites à mots couverts à travers des dictons, un bon enfant c’est celui qui suit les traces de son père, un sujet modèle c’est celui qui sert son roi et lui fabrique une légende. La société verrouille tout et ne permet pas de sortir du sentier tracé par le vulgaire. Elle craint l’inédit.
Le fou rompt toutes ces conventions. Il marche en diagonale et zigzague alors que tout le monde adopte une ligne droite ou sinueuse, celle que la société lui a tracée. Le fou peut injurier sans conséquence le jeune et le vieux, le sujet et son roi. Il dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Il est en quelque sorte un héraut.
Après avoir ri de ses propos, il convient de les méditer afin d’en extirper les vérités qu’ils recèlent et que personne à part lui n’ose affirmer.

Thalès le Fou, est-il réellement fou ? Ou est-ce pour vous, une façon déguisée d’appréhender la réalité ?

Sémou Mama : Sans faire de la psychanalyse de pacotille, je dois vous dire que la folie est une notion très relative. Rappelons-nous que les philosophes grecs de l’antiquité avaient écopé de ce qualificatif. Je pense que dès lors qu’on s’émancipe du carcan des gestes traditionnels, on est pris pour un dément. La véritable folie est celle des sociétés qui n’acceptent pas la critique, la remise en question. Ces sociétés qui se campent sur des acquis obsolètes, qui s’arcboutent à une tradition sans prendre en compte l’historicité, la contextualité des us et coutumes.
Dans l’incroyable univers dans lequel évolue Thales-le-fou, il apparaît comme l’un des rares personnages à avoir la tête sur les épaules, l’un des rares à avoir un esprit critique, un discours sensé.

Toujours dans le même ouvrage, vous affirmez : « les raisons qui me poussent à écrire sont nombreuses, nombreuses comme les ministres incultes de notre gouvernement, ces intermittents du spectacle comme on les appelle ici. » Est-ce une provocation de votre part ? Faites-vous référence à un pays particulier ?

Sémou Mama : J’aimerais préciser encore une fois que je suis un romancier et que mes livres sont par essence des fictions. Bien entendu, je m’inspire de ce que je vois dans la vie réelle. Mes personnages évoluent en Afrique et sont souvent confrontés à certaines aberrations des systèmes politiques. Bien sûr la République Démocratique du Jolof ressemble sous plusieurs aspects à la République du Sénégal où il se passe depuis quelques années des choses invraisemblables sur le plan politique. Des choses qui sont du domaine du burlesque. Mais lorsqu’on les ramène à la situation désastreuse des populations, elles s’apparentent au drame, à la tragédie.
Je ne peux pas me payer le luxe de la provocation. Je suis un écrivain en situation. Et la conjoncture est grave.

Plus loin vous parlez de « démocratie participative », laquelle, selon nos gouvernants, « consiste à faire des remaniements ministériels à chaque fin de mois afin de permettre à chaque citoyen de cette République de devenir ministre ne serait-ce que pour deux jours… » Justement, que vous inspirent les remaniements ministériels répétés au Sénégal, où 6 premiers-ministres et 122 ministres ont été nommés en 10 ans ?

Sémou Mama : J’ai d’abord été saisi d’incompréhension, ensuite la suspicion a pris le dessus. A quoi bon tout ce remue-ménage pour nous pondre une politique pareille ? Cette valse des portefeuilles est-elle le fruit de l’incompétence ou des calculs politiciens ?  Peut-être les deux. Quoi qu’il en soit il y a quelque chose de nauséabond dans ces agissements.
Cette instabilité au sommet de l’Etat témoigne d’une immaturité et d’une irresponsabilité. On a souvent cru en Afrique que la sagesse est une question de rides et de cheveux grisonnants. Et pourtant à chaque acte posé par nos élus nous nous rendons compte que nous nous sommes longtemps mépris au sujet des anciens.
C’est pour cette raison que je fais appel à la jeunesse africaine. A elle, je demande une prise de conscience définitive. A elle, je demande de bafouer les règles, toutes les règles, celles qui nous ont conduits et nous maintiennent dans cette situation calamiteuse. C’est à elle qu’il appartient de modifier radicalement le destin de l’Afrique. Mais… en a-t-elle conscience ?

Dans une interview, vous affirmez « que le vrai problème de l’Afrique et des sociétés africaines est lié au système, et que nos républiques n’ont de républicain que le nom… la jeunesse africaine n’a pas vraiment assimilé le sens de la République. » Peut-on y voir un afro-pessimisme, voire une dénégation des acquis démocratiques dont se targuent des pays comme le Sénégal ?

Sémou Mama : Il faudra en un moment donné accepter la critique d’où qu’elle vienne sans parler d’afro-pessimisme. Ce n’est pas parce qu’on va aux urnes que l’on est dans une république. Il faut voir les dirigeants qui se sont succédé en Afrique depuis 50 ans d’indépendance pour comprendre qu’il y a peu de gens qui peuvent se targuer d’être républicains en Afrique. Les dirigeants sont issus de la société. Ce ne sont pas des extra-terrestres. Ils ont nos défauts. Seulement ces défauts apparaissent au grand jour lorsqu’on est sous les feux des projecteurs et que les décisions qu’on a prises ont des conséquences à grande échelle.
Ce sont les Africains eux-mêmes dans leur grande majorité qui sont à blâmer. Ils nourrissent des complexes, véhiculent des valeurs archaïques, possèdent des pratiques et des comportements délétères à la vie d’une République.
Dans une République les élus ne sont pas des seigneurs mais des commis. Ils sont mandatés par les populations pour défendre les intérêts des populations. Rien autre ! Qu’ils ne se prennent pas pour plus qu’ils ne sont et que les populations non plus ne se comportent pas en vassaux ! La République ce n’est pas la féodalité. Mais nous sommes trop habitués à la soumission. Si ce n’est au pouvoir politique, c’est au pouvoir religieux. Il faut rompre avec tout cela afin de s’approprier définitivement notre destin. C’est à la jeunesse de le faire.

Vous invitez les Africains à rompre avec un système « qui fait de l’élu non pas un président mais un monarque, non pas un travailleur, mais un jouisseur. » Comment jugez-vous le Sénégal et son système politique, après dix ans d’alternance démocratique, à l’heure où l’on parle de projet de succession monarchique au sommet de l’Etat ?

Sémou Mama : Le Sénégal a rendez-vous avec l’Histoire. Le monde entier nous regarde. Tous les peuples qui ont tant souffert de l’injustice et de l’arbitraire retiennent leur souffle. Ce pays a longtemps été un modèle de liberté et de démocratie. Une locomotive. Quelles que soient les insuffisances des dirigeants précédents, nous devons leur reconnaitre ce mérite, celui de n’avoir jamais tenté l’innommable. Ils avaient chacun des enfants. Mais, ils ne nous les ont jamais imposés. Les Sénégalais doivent, dans les mois à venir, écrire une page capitale de leur histoire. Ils ont le choix entre créer un précédent honteux ou mettre un terme à un épisode peu glorieux de leur histoire. Je pense qu’ils sauront prendre la bonne décision avec la plus grande fermeté qui sied à pareilles circonstances.

Travaillez-vous à l’écriture d’un nouvel ouvrage ? Si oui, de quoi sera-t-il question ?

Sémou Mama : J’ai un roman que j’ai achevé d’écrire depuis plusieurs mois maintenant. J’ai des propositions de quelques éditeurs parisiens. Mais, je suis encore en phase de réflexion.
Dans ce roman, écrit avec un style particulier, empreint d’une forte ironie, on se trouve en plein cœur de la France coloniale dans un village africain situé dans la vieille colonie du Sénégal.
Les villageois subissent de plein fouet les bouleversements du monde : l’arrivée de l’Islam, du colon, les deux guerres mondiales, les luttes pour l’indépendance, l’impossible partage du pouvoir…
Tiraillés entre l’animisme ancestral et les exaltations enfiévrées du marabout, la tradition et les nouvelles lois de l’administration coloniale, ils vont devoir à l’heure des indépendances choisir leur camp, celui du « OUI » ou du « NON », leur leader, Senghor ou Dia ; choisir entre le libre-arbitre et le destin.
Mais y parviendront-ils ? Vont-ils préférer l’affrontement à l’esquive ? Esquiver encore et toujours et attendre le Jugement Dernier.
D’où le titre du roman « En attendant le Jugement Dernier ».

Avez-vous autre chose à ajouter ? 
Sémou Mama : Oh ! Beaucoup de choses (rires). Mais je me contenterai de vous remercier.

Propos recueillis par Momar Mbaye
http://mbayemomar.over-blog.net

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Plus d’infos sur : www.semoumamadiop.com .