Alioune SARR
Consultant en Ingenierie et Organisation des systemes d'informations Contrôle
des Communications Téléphoniques : Enjeux et Menaces sur la Sécurité et
les Libertés: Défis et Contrôle Public et Citoyen.
Les télécommunications constituent au Sénégal un secteur
dynamique qui contribue de manière significative à l’amélioration de la
productivité de l’économie, à la simplification de la communication des
citoyens et à la création de richesses nationales. Pendant dix ans, le secteur
a connu une croissance exceptionnelle avec un taux annuel moyen de 18,8% [1].
En 2009, malgré la crise financière internationale, le taux de croissance y était
de +3,8% et il a contribué directement pour une valeur de 408,4 milliards de
Fcfa à la formation du Produit Intérieur Brut (PIB) évalué à 5.985,3 milliards
de Fcfa, représentant ainsi 6,8% de la richesse nationale [1]. La
téléphonie mobile est la locomotive du secteur, avec les services
d’interconnexion et la balance des communications internationales. Au mois de
mars 2010, le parc d’abonnés au mobile s’élève à 7.239.903 abonnés
soit 59,48% des sénégalais. Ce marché florissant du mobile est dominé par l’opérateur
historique Sonatel avec 64,1% de part de marché suivi par Tigo (32,8%) et
Sudatel (3,1%). Cette forte croissance du secteur télécoms, attire de nouveaux
acteurs, attise des convoitises et soulève d’importants enjeux économiques et
sociaux mais aussi politiques.
Le contrôle de certains segments de la chaîne de
valeur est remis en cause par le régulateur. C’est le cas des communications téléphoniques
internationales, qui constituent une niche rentable à forte croissance. En 2003, le trafic
international à l’arrivée au Sénégal était de 400 millions de minutes contre 76
millions au départ [2], soit un solde positif net de 324 millions de
minutes. En 2006, ce trafic international à l’arrivée a
explosé pour atteindre 782 millions de minutes [2]. Comment se
calculent les taxes issues du trafic international ? Selon la réglementation internationale de
l’IUT, pour chaque communication internationale, l'opérateur de télécoms
d'origine applique une taxe aux usagers, appelée taxe de perception ou tarif. A
cette taxe s'ajoute une deuxième taxe, à savoir, la taxe de répartition qui
correspond au prix payé par l'opérateur d'origine pour faire aboutir l'appel.
Cette taxe est négociée bilatéralement entre l'opérateur d'origine et l’opérateur
de destination et est liée, au coût des installations de bout en bout de l'opérateur.
Les taxes de répartition sont généralement libellées en dollars des Etats-Unis
ou en droits de tirage spéciaux (DTS). L'exploitant d'origine et l'exploitant
de destination partagent habituellement par moitié (50% chacun) la taxe de
répartition pour déterminer le montant pour excédent de trafic que doit payer
l'exploitant d'origine pour faire aboutir son trafic; cette taxe est appelée
quote-part de répartition. Pour ce cas du Sénégal en 2003 qui a enregistré un excédent
net de 324 millions de minutes, avec une taxe de répartition qui serait fixée à
deux unités, les opérateurs télécoms auraient reçu des opérateurs étrangers
une quote-part de répartition de 324 millions de dollars pour acheminer leurs
appels, soit un dollar pour chaque minute de solde net ! A l’évidence de tels
chiffres aiguisent beaucoup d’appétit !
En raison de ces énormes enjeux financiers, mais
aussi d’incertitudes avouées par les autorités publiques sur le volume réel du
trafic international, le Président de la République a signé le décret numéro 2010-632
le 28
mai 2010, instaurant au Sénégal, un système de contrôle et de tarification des
communications téléphoniques internationales entrant au Sénégal. A travers ce décret qui modifie le
contexte d’exploitation des télécoms, l’Etat s’est fixé une double mission de
contrôler le trafic international et d’instaurer une nouvelle tarification et
un objectif financier très ambitieux, de pouvoir collecter 270 milliards de
Fcfa en cinq ans, soit 54 milliards de Fcfa par an représentant 10% du chiffre
d’affaires annuel du secteur. D’où sont tirés ces chiffres prévisionnels sur le
seul segment des communications téléphoniques internationales où à priori, les
autorités sont dans le doute au point d’avoir besoin de créer un
observatoire ? Notons que dans la
lettre de politique sectorielle des télécommunications signée en janvier 2005 [3],
l’Etat du Sénégal s’est fixé deux objectifs essentiels : « renforcer la position du Sénégal comme pôle
d’excellence dans les télécommunications et carrefour préférentiel pour le
développement de services de télécommunications dans la sous région» et
« veiller à la prise en compte des
questions liées à la sécurité et à la souveraineté nationale ». L’application
de ce décret risque de compromettre ces deux objectifs, si certains défis ne
sont pas levés et des réformes opérées:
Þ Le
défi de la transparence et de la bonne gouvernance dans l’attribution des licences : conformément
à la lettre de politique sectorielle du secteur des
télécommunications pour une régulation efficace fondée sur la transparence,
les actions de l’Artp devront être inscrites dans une démarche qui s’appuie sur des procédures de consultation et de
concertation entre l’Etat, les acteurs du marché et les associations de
consommateurs et sur un respect strict des procédures prévues par le
code des marchés publics. Le tollé public soulevé par le
choix de Global Voice, ne confirme pas le choix d’une telle démarche,
Þ
Le défi de la compétitivité de la
destination Sénégal dans
le routage des appels téléphoniques : sans une harmonisation sous
régionale des tarifs des communications téléphoniques internationales à l’arrivée,
cette nouvelle taxe instaurée par ce décret pourrait favoriser le contournement
du Hub Sénégal par les opérateurs étrangers vers des sites plus attractifs,
Þ
Le défi de la conformité avec la
réglementation internationale de l’Iut:
Pour garantir la pérennité d’un tel système, l’Etat du Sénégal doit harmoniser
avec l’IUT qui travaille actuellement sur une réforme du système international
des taxes de répartition, avec les travaux de sa commission d'études du secteur
de la normalisation des télécommunications,
Þ
Le défi de la compétitivité des opérateurs
de télécoms au Sénégal,
lors des négociations bilatérales sur les taxes de répartition avec la
présence du 3ème acteur Global Voice qui implique un « ménage à trois » dont le mode de
collaboration devra être bien défini pour éviter des dysfonctionnements,
Þ
Le défi de la sécurité et du respect de la
vie privée des citoyens avec
l’accès, l’exploitation et le contrôle des informations sur les communications
téléphoniques internationales par l’opérateur privé Global Voice,
Þ Le
défi de la modernisation technologique et de l’innovation: pour éviter que les usagers de la diaspora
basculent massivement vers les solutions de la téléphonie sur IP (Skype,
Google Phone), les opérateurs de télécoms devront poursuivre une politique de
modernisation de leurs réseaux, d’innovation et de qualité dans les produits et
services proposés.
Au-delà de ces défis à lever, une analyse
prospective pousse à la sérénité et à la prudence si on observe attentivement l’évolution
de la croissance du secteur des télécoms ces treize dernières années. En effet,
d’un taux de croissance moyen de 18,8% entre 1997 et 2007, le secteur s’est
effondré à 7% en 2008, puis à 3,8% en 2009. L’une des explications serait la
saturation de la téléphonie mobile sur le marché sénégalais. L’autre raison serait
l’essoufflement voire l’inadaptation du modèle économique des opérateurs dans
un environnement évolutif et fortement concurrentiel. Ces chiffres de la
Direction de la Prévision et de la Statistique (DPEE), illustrent bien une
fragilité du secteur des télécoms qui, en raison de son poids dans l’économie
nationale et de ses impacts dans tous les secteurs socio-économiques, nécessite
la mise en œuvre d’une stratégie hardie de redressement qui pourrait se
décliner en trois axes. Le premier axe
stratégique : un projet industriel et social moderne et innovant des opérateurs télécoms qui propose des services
à très forte valeur ajoutée avec des contenus sur les mobiles et qui favorise
l’émergence de nouveaux acteurs comme les opérateurs mobiles virtuels (MVNO[4]) ;
le projet social des télécoms devra permettre
l’épanouissement des employés, respecter les principes démocratiques et de
bonne gouvernance et soutenir des actions sociales dans des secteurs
prioritaires de l’économie nationale avec le développement de
plateformes publiques de télémédecine et de téléenseignement. Le second axe stratégique : un mode de régulation
publique réactualisé et renforcé qui garantit une concurrence saine et loyale, en restant équidistant de
tous les acteurs avec la mise en place d’institutions et de structures pour
surveiller ce nouvel environnement des télécoms avec des pouvoirs de
réglementation, de contrôle mais surtout de sanction. Le troisième axe stratégique : la mise en
place de structures et mécanismes de contrôle public et citoyen, pour protéger les libertés publiques et garantir la protection
de la vie privée des citoyens :
Þ
Audit
technique pour détecter et neutraliser toutes les infrastructures d’écoutes illégales
hors du champ des opérateurs légalement installés,
Þ
Audit
des activités de l’opérateur de contrôle Global Voice : technique,
organisation, sécurité, etc.
Þ
Campagne
nationale de sensibilisation des citoyens sur leurs droits, sur les obligations
des opérateurs de télécoms à respecter la vie privée des citoyens et sur les
dispositions pénales qu’ils encourent en cas de violation, comme la remise à
des tiers de leurs numéros de téléphones sans leur consentement, ou leur mise
sous écoute sans une autorisation légale ou administrative,
Þ
Activation
ou création d’une commission interministérielle dirigée par un Magistrat, pour
contrôler toutes les écoutes téléphoniques judiciaires intervenues autorisées
par des commissions rogatoires,
Þ
Activation
ou création d’une commission nationale indépendante de contrôle des écoutes
téléphoniques sécuritaires, composée de parlementaires appuyés par des experts.
Ces deux structures de contrôle des écoutes téléphoniques, doivent être
soumises aux exigences du secret de défense et confiées à des personnalités
hors de tout soupçon, choisies pour leur intégrité et rigoureuses quant au
respect des principes républicains,
Þ
Mise
en place d’une commission nationale d’audit et de contrôle des activités de
télécoms composée de : parlementaires, journalistes, experts indépendants,
représentants du gouvernement, des partis politiques, de la société civile,
etc.
Þ
Evaluation
régulière des activités télécoms par la commission nationale de contrôle et présentation
annuelle des conclusions dans une séance publique au parlement.
En définitive, le secteur des télécoms continuera à
être rentable et à forte croissance pendant de longues des années encore si des
stratégies de réformes audacieuses sont mises en œuvre. Les prévisions de
l’Etat du Sénégal de collecter 54 milliards de Fcfa par an sur le seul segment
de la balance des communications téléphoniques internationales paraissent trop
optimistes eu égards aux différentes contraintes internes et externes qui
pèsent sur l’environnement. Pourtant
l’Etat du Sénégal qui depuis 2005, encaisse chaque année 130 milliards de
francs de taxes diverses, pouvait bien utiliser le levier fiscal pour opérer un
prélèvement supplémentaire de revenus tirés du secteur des télécoms. Ensuite il
se pose l’opportunité de placer cette
réforme dans une perspective de se priver éventuellement d’un don de 270
milliards de FCfa, dans une économie qui connaît un déficit budgétaire
structurel annuel de plus de 3%.
Mais encore, le développement exceptionnel des
télécommunications, a aussi favorisé la prolifération de systèmes légers d’écoute
et de localisation des citoyens, avec la généralisation des outils de
géolocalisation dans les ordinateurs et dans les téléphones multimédias et l’apparition
de simulateurs de réseaux mobiles appelés IMSI Catcher[5] qui
interceptent illégalement les communications mobiles des citoyens. En plus,
lorsqu’ils sont combinés à des
solutions de Datawarehouse [6], ces outils permettent des
croisements sur les données des appels téléphoniques des usagers, pour tisser
une toile des relations de l’abonné avec en plus la localisation exacte de ses
interlocuteurs. Autrefois sous le
contrôle de l’Etat souverain, aujourd’hui ces instruments de surveillance des
communications mobiles sont accessibles, et parfois vendus sur internet. Pour
se prémunir, l’Etat devra s’équiper
de systèmes sophistiqués de détection de ces systèmes clandestins d’écoute
présents sur le territoire national. La justice et les structures de régulation
devront veiller au respect du code des télécommunications et lutter contre les
écoutes téléphoniques illégales. Les citoyens devront veiller à protéger leurs libertés publiques, à travers
des actions citoyennes voire même des procès collectifs intentés contre les
acteurs du secteur des télécoms, qui auraient enfreint les règles de respect de
la vie privée, comme par exemple, la remise non autorisée à des tiers, des
répertoires téléphoniques mobiles ou une mise sous écoute sans autorisation
judiciaire ou administrative. Enfin, le décret numéro 2010-632 du 28 mai 2010 permet à un opérateur privé à capitaux étrangers, Global Voice, l’accès
et l’exploitation des informations sur toutes les communications téléphoniques
internationales au Sénégal, dont celles relatives à la valise diplomatique et à
la défense nationale. Sous ce regard, il pose un problème de sécurité publique
et de souveraineté nationale, qui doit être cerné pour préserver et renforcer au
Sénégal, un Etat républicain et démocratique garantissant la liberté de ses
citoyens. Pour toutes ces raisons, une vigilance publique et citoyenne s’impose
!
Alioune SARR
Ingénieur
Informaticien
Coordonnateur
de l’Alliance Nationale des Cadres de l’AFP
1 : Sources : Situation Economique et
Financière en 2009 et perspectives en 2010-DPEE
2 : Observatoire de
l’Agence Régulation des Télécoms et des Postes (ARTP) au 31 mars 2010 et rapport
d’activités de la Sonatel en 2006
3 : Lettre de
politique sectorielle du secteur des Télécoms au Sénégal – Janvier 2005
4 : MVNO :
5: IMSI : International Mobile Subscriber Identity.
6 : Datawarehouse : Entrepôt de données désigne une base
de données utilisée pour collecter, ordonner, journaliser et stocker des
informations provenant de base de données opérationnelles et fournir une aide à
la décision.