« Sindiely avait fait une tentative de suicide, alors que Wade a transformé le pays en un cirque gigantesque pour jouer sa comédie.»
Il est pour Abdoulaye Wade ce que Victor Hugo fut pour Napoléon, et Moïse pour Pharaon. La virulence du ton et la liberté de parole dans ses pamphlets hebdomadaires, ont fini par faire de lui un journaliste et chroniqueur dont le régime libéral surveille les propos comme du lait sur le feu. Depuis Montréal, Souleymane Jules Diop, ou SJD comme l’appellent les plus familiers, parle de son retour éventuel au Sénégal, et revient sur ses débuts à Wal Fadjri, ses relations avec Idrissa Seck, son procès contre Karim Wade, Obama, l’affaire Segura, la tentative de suicide de Sindiély, entre autres temps forts d’un désamour qui l’a conduit à l’exil, loin de son terroir, le Sénégal.
Vous avez travaillé comme journaliste à Wal Fadjri et conseiller en communication du Premier-ministre Idrissa Seck jusqu’en 2004. Qu’avez-vous retenu de ces années au service d’un homme et d’un groupe de presse ?

SJD : Je pense qu’il est important de tout replacer dans le contexte de cette époque. Nous étions tous, journalistes politiques, embarqués d’une certaine façon dans la dynamique de l’alternance, à laquelle nous croyions. Nous avions une conscience politique citoyenne profonde et pensions que notre rôle ne pouvait pas seulement être celui d’observateurs passifs. Notre conscience militante s’est aussi forgée dans les discussions que nous avions dans nos chambres d’université. Il y avait Yoro Dia, Mamoudou Ibra Kane, Mamoudou Wane, qui est aujourd’hui Dirpub de l’Observateur, Aliou Ndiaye, Aliou Sall, et un grand-frère que nous respections tous, Seck. Il y a des photos, il faudrait les trouver, que nous avons prises dans ma chambre, pendant ces années d’études. On discutait jusqu’à deux heures du matin, et chacun retournait dans sa chambre. Là-bas déjà, je vous parle du début des années 90, nous étions sûrs qu’il fallait agir. Le hasard a fait que nous nous sommes tous retrouvés impliqués à partir de 1997, dans les élections qui ont suivi. Mais c’est une génération exceptionnelle, vous savez. Moi je suis admiratif devant le talent d’un Kane à la Rfm, d’un Wane à l’Observateur, d’un Aliou Ndiaye ou d’un Yoro Dia. Nous avons été chanceux aussi, puisque quand nous venions sur le marché du travail, il n’y avait que quatre grands groupes de presse, et quatre quotidiens, assez sérieux, je dirais. Il y en a 25 maintenant. Walf Fm venait d’être lancé, et nous avons bénéficié du talent, de l’expérience d’un grand-frère comme Mame Less Camara. J’étais au quotidien, mais j’animais une émission, à la radio, Interface. Expérience qui, au demeurant, m’a été très utile, quand je suis arrivé à Radio Canada International comme rédacteur présentateur. Mamoudou animait Transversale. Yoro Dia avait aussi son émission. Pour nous et l’opposition, le combat était presque le même. Il y avait une complicité non avouée, mais réelle. C’est quand il est arrivé au pouvoir que Wade a commencé à nous traiter de pestiférés. Parce que nous étions sur le même chemin que lui, mais nous n’étions pas avec lui. Donc naturellement, je n’étais pas le seul, de nombreux journalistes politiques ont tenté l’expérience, en allant travailler avec le nouveau régime. Pour moi, ça s’est fait bien tardivement, à l’été 2003. A la demande d’Idrissa Seck, qui était Premier ministre. Je collaborais régulièrement avec lui, mais sur une base totalement informelle. Il me faisait énormément confiance et trois fois dans la semaine, on se retrouvait au petit-déjeuner pour parler d’orientation de sa politique de Com. J’avais d’excellentes relations avec Wade, mais je n’ai jamais accepté de travailler avec lui. Je ne suis pas quelqu’un qui se cache dans un coin, bouffe et se tait. Idrissa a été, je l’avoue, pour l’expérience que j’en ai eu, un homme d’une grande foi et d’une grande intelligence. J’ai la réputation d’avoir une mémoire prodigieuse, mais j’étais fasciné par ses capacités. Je pense qu’il avait organisé l’Etat et placé le Sénégal dans une dynamique de performance. C’était un fanatique de l’innovation. J’étais un jeune garçon modeste, à ses côtés. On se voyait tous les jours à 9 heures 5 minutes exactement, je lui remettais mon travail que j’avais préparé depuis 6 heures, par la lecture des journaux et le monitoring des radios. Chacun voulait se montrer le meilleur, et il y avait une certaine émulation. En face, Wade, qui passait son temps à parler de Guendel, d’argent volé, de bétail perdu quand il ne voyageait pas, n’a pas apprécié. Idrissa Seck était son rival et nous, les rivaux de ses collaborateurs.

Depuis l’étranger, comment jugez-vous l’indépendance des médias et la liberté d’expression au Sénégal ?

SJD : Je ne vais pas jeter les journalistes en pâture à l’opinion. Je dois dire qu’il n’est pas facile de travailler sous Abdoulaye Wade. Il ne vous offre aucune possibilité. Ou vous êtes avec lui, ou il vous combat. Karim Wade est d’ailleurs dans le même état d’esprit. J’ai entendu le chef de l’Etat dire sur Europe 1 que Ruffin ne l’a pas critiqué, parce que s’il l’avait critiqué, il serait parti depuis longtemps. Le journaliste n’a pas été scandalisé par de tels propos. Mais ce sont ces mêmes journalistes qui soutiennent qu’il n’y a pas de dictature en Afrique francophone. Pour revenir à la presse sénégalaise, je trouve qu’elle s’est laissé piéger. Nous avons l’une des presses les mieux formées au monde. Nous avons des polytechniciens, des énarques, des diplômés de sciences pô, des philosophes. A côté, naturellement, il y a une baisse extraordinaire de niveau que je constate, parce que je travaille avec des journalistes restés au pays, sur une base quotidienne et régulière. Ce n’est pas un drame, ce sont des entreprises privées, il y a une loi qui les régit, et une compétition qui laissera les plus aptes, les plus performants. La gestion de l’Etat doit être beaucoup plus sérieuse, et Abdoulaye Wade nomme qui il veut. Il n’est jamais venu à l’esprit d’aucun journaliste de lui demander de former ses ministres. Il nomme des voleurs, des fraudeurs, des maraudeurs à des charges qui sont techniques et qui regardent la vie et l’argent des citoyens. Mais dès qu’il est question des journalistes, on les traite de nuls. Ce sont des médecins comme Bacar Dia, des hommes d’affaires comme Guirassy qui viennent leur donner des leçons de déontologie. C’est inacceptable. Moi, personnellement, je le refuse, parce que je vaux mieux que tous ces gens. Abdoulaye Wade fait tous les jours étalage de sa médiocrité et de sa méconnaissance de l’Etat. S’il peut encore être président de tous les Sénégalais, il doit laisser les journalistes en paix.

Vous êtes connu pour votre farouche opposition à Abdoulaye Wade depuis que vous avez quitté le Sénégal. Qu’est-ce qui a été à l’origine de ce désamour ?

SJD : Vous savez, j’ai une aversion naturelle pour les gens qui se prennent pour le centre du monde, surtout quand ils sont sans moralité. Ça doit venir de là. Pour l’avoir côtoyé, je l’ai vu mentir quelques fois. Je rigolais comme tout le monde. Mais après, c’était devenu insupportable. Il a transformé le pays en un cirque gigantesque pour jouer sa comédie, entouré de ses bêtes sauvages.

Dans vos chroniques, vous vous en prenez aussi à son fils Karim Wade, à tort ou à raison. Certains vous accusent même d’empiéter sur sa vie privée. Que lui reprochez-vous concrètement ?

SJD : Vous savez, le premier à confondre public et privé, c’est Wade. En 2003, je suis allé le voir dans son bureau, parce que nous avions ces relations, pour le lui dire. Il m’en a voulu. Il a organisé une réunion avec Souleymane Ndéné Ndiaye, Farba et Mboup, pour m’abreuver d’injures et me menacer. Tout cela appartient au passé. Souleymane Ndéné et Mboup ont compris, je pense, qu’il n’y avait là rien de personnel. Mais j’avais constaté des dérives. La même chose que dénonce aujourd’hui Mboup. Il parle de l’entourage du président, mais je l’ai fait dès le mois d’août 2003. A l’époque, ils n’avaient pas compris. Ils venaient d’arriver et leur seul souci était d’assurer leur sécurité matérielle et financière. Wade m’en a voulu depuis ce jour, son fils aussi. Je lui avais dit, déjà, que les Sénégalais n’accepteraient pas qu’il positionne son fils pour prendre le pouvoir. Il faut avouer que l’histoire est en train de me donner raison. Pour le reste, c’est de l’anecdotique. Je ne vais pas m’attarder sur le fils d’Abdoulaye Wade. Il est bien trop petit. Quand vous lui enlevez tout ce que l’argent et le pouvoir lui confèrent, l’habillage institutionnel et la broderie courtisane, il reste un vide immense. On lui sort de temps à autre de la petite nourriture verbale tirée du dictionnaire des citations, qu’il gobe et régurgite sans discernement. Je refuse de me mettre au même niveau que ce type-là.

Pour reparler de l’affaire Segura, vous avez accusé le Colonel Cissé d’avoir remis la mallette au fonctionnaire du FMI, suivi d’un démenti du principal concerné : qu’en est-il réellement ?

SJD : Je pense que c’est un détail par rapport à l’accusation principale, et je ne veux pas m’attarder là-dessus. Il a dit qu’il a fait un démenti sur VOA, quand j’ai appelé les journalistes de VOA, ils m’ont dit qu’ils n’ont jamais parlé à ce M. Cissé. Je peux avoir été induit en erreur par mes sources, je ne suis pas un démiurge. Mais c’est tellement dérisoire par rapport à la gravité de cet acte, que je n’ai pas voulu, en ce moment-là, entretenir une polémique qui nous détournerait du vrai débat. Vous savez, tout finira par se savoir. Qui a fait quoi, on le saura bientôt. C’est une question de mois maintenant. Ce régime est fini. Ses suppôts tomberont avec lui.

La presse sénégalaise a diversement apprécié le procès vous opposant à Karim Wade le 12 janvier 2009 à Montréal. La télévision nationale RTS avait, à l’époque, fait état d’excuses que vous auriez formulées à l’endroit de Sindiély, la fille du président Wade. Pouvez-vous revenir sur les temps forts de ce procès ? Y a-t-il eu compromis ?

SJD : Mais jamais il n’y a eu compromis. En tout cas pas avec Karim Wade. Je réaffirme que quelques jours avant le procès, j’ai dit dans mon émission Degg Degg, que ce procès me gênait, parce que nous allions parler de relations privées, qui n’ont rien à voir avec la gestion de l’Etat. Après l’avoir entendu, Sindiely a demandé à ses avocats de prendre contact avec mon avocat, pour trouver un arrangement. Ma mère aussi était gênée par ce procès, parce qu’on l’avait ameutée, en lui disant que Sindiely avait fait une tentative de suicide. J’ai les correspondances avec moi, c’est à la demande de Sindiely que nous avons trouvé une entente. Je m’en suis ouvert à mes proches, et nous sommes tombés d’accord sur ce communiqué. J’ai formulé à l’endroit de Sindiely seulement, les excuses que j’avais formulées déjà dans mon blog, parce qu’était impliqué dans cet affaire un ami correspondant d’une radio internationale, et j’ai regretté d’avoir parlé de ça. Les services de communication de Karim Wade l’ont exploité autrement. Vous n’entendrez jamais Sindiely en parler. Mais jamais, encore une fois, je n’ai présenté des excuses à Karim Wade. Même ma tête sous la lame, je ne le ferai pas. Il y a eu des journalistes qui ont écrit des choses lamentables, en disait que je me suis déculotté, alors que le juge, dans le jugement qu’il a rendu, écrit exactement que j’ai maintenu mes propos. Tout le monde a pu le lire. L’histoire jugera. Vous savez, ce qui importe pour moi, ce ne sont pas les procès. J’ai compris, depuis longtemps, qu’en Amérique du Nord, il faut de l’argent pour faire des procès. Ils en ont en quantité illimitée et ils ont pris l’un des deux plus grands cabinets du Canada. Je ne me fais aucune illusion là-dessus, même si quelques victoires que j’ai eues sur eux ont été réconfortantes. Il est parti d’ici porté en triomphe par ses sbires, il a eu une déculottée mémorable deux mois après, lors des élections locales. Les Sénégalais m’ont vengé, et il en sera ainsi. Le sort du Sénégal ne se décidera pas dans une salle d’audience. L’essentiel, encore une fois, est que mon combat continue, et je m’opposerai énergiquement à Karim Wade. Il n’y a rien de personnel. Il m’oblige à choisir entre ses folles ambitions et mon pays, je choisis mon pays. Voilà tout.

Vous avez publié en septembre 2008, après deux années d’enquêtes, un livre sur l’itinéraire du premier président noir de l’Amérique, « Barack Obama, le conquérant africain ». Pour l’Afrique et sa diaspora, quel symbolisme revêt l’élection d’Obama, dans un pays où des lois racistes étaient en vigueur il y a à peine un demi-siècle ?

SJD : Barack n’est pas chanceux, il est arrivé dans un contexte international très pesant, avec deux guerres à mener et une situation intérieure marquée par une crise économique jamais connue depuis la dépression de 1929. J’avais justement fini mon livre en disant que quoi qu’il fasse, Obama va décevoir. L’Amérique a mieux réussi à faire face à la crise que l’Europe, alors que cette crise est née aux Etats-Unis, il faut le rappeler. Il a replacé l’Amérique dans une dynamique de croissance, avec le retour à l’emploi. Il a pris deux initiatives extraordinaires qui le font entrer définitivement dans l’histoire, pour leur portée. La première concerne la réforme de la Santé, avec la mise en place de l’assurance santé universelle. Clinton avait échoué sur cette question et perdu les élections à moyen terme. Il vient de gagner une victoire majeure avec la réforme sur le contrôle du système financier qui avait conduit à la crise. Evidemment, face à cela, il a rencontré l’opposition des lobbyistes et réveillé le sentiment raciste de la droite américaine, réfugiée maintenant dans un faux nationalisme porté par le Tea Party. On n’entend que du Barack le singe, Barack rentre au Kenya. Heureusement que ce n’est pas l’opinion de la majorité des Américains. J’espère que le bon sens va prévaloir. Ils se rendront compte un jour à quel point les mesures prises par Obama, notamment pour sauver le système bancaire, faire voter un dispositif de contrôle du marché financier ont été salutaires pour l’Amérique. Il y a tellement de problèmes qu’on a l’impression qu’il n’a rien fait.  Pour revenir à votre question, je suis depuis quelques années de près les questions raciales. J’ai pu noter, personnellement, à quel point les mentalités sont en train d’évoluer. Je vais vous faire une remarque qui peut vous paraître anodine, mais qui est très significative à mon sens. Quand je vais aux États-Unis, où je me rends tous les mois, j’ai l’habitude d’aller dans les cafés Starbucks travailler. Ce n’était pas la fréquentation des Noirs. Depuis deux ans, ce qui frappe mon attention, c’est que quand j’y vais, je trouve les jeunes noirs avec leurs ordinateurs. Je suis persuadé qu’ils se disent maintenant « mais regardez, il l’a fait, c’est donc possible ». En cela, oui, nous devons reconnaissance à Barack. Je n’ai jamais rencontré dans ma vie, un homme avec une telle audace. Son action est inspirante.

Abdou Latif Coulibaly est aujourd’hui trainé devant les tribunaux une seconde fois pour avoir fait des révélations dans son ouvrage « Lonase, chronique d’un pillage organisé », publié en juillet 2007. Quelle lecture faites-vous de ce rebondissement que certains considèrent comme un acharnement contre le journaliste et fondateur de « La Gazette », qui avait été acquitté lors d’un premier procès ?

SJD : C’est clair, de façon très maladroite et mesquine, le père de Thierno Ousmane Sy veut le punir pour ce qui a été écrit sur l’affaire Sudatel. La nomination de cet homme, à elle seule, est un scandale. C’est maintenant à nous tous de nous dresser contre cette caste de délinquants. Puisque le but ultime, c’est d’empêcher les révélations de continuer. Je n’ai pas besoin de dire ici ce que je pense de Latif, il le sait. C’est aux Sénégalais que je vais parler, et leur dire que le moment est venu de se lever.

Est-il envisageable des retrouvailles avec la famille Wade ?

SJD : Ce serait une inconséquence que mes enfants et petits enfants ne me pardonneront pas. Il n’en sera jamais question. Ces gens finiront comme les Duvalier.
 
Que conseillez-vous à l’opposition pour battre Wade en 2012 ?

SJD : Être réaliste, communiquer sur le possible. Quand il le faut, unir les moyens pour accompagner tout le processus électoral. Organiser de fortes coalitions, j’en vois trois et se retrouver ensemble en cas de second tour. Mais à l’état actuel des choses, je ne pense même pas que Wade arrive au premier tour. Je réitère ma conviction de toujours, la Constitution ne permet pas à Wade de se présenter à un troisième mandat.

Envisagez-vous de rentrer dans votre pays, le Sénégal, après six ans d’exil ?

SJD : Six ans, c’est un an de moins que ce qu’a enduré un homme qui est pour moi un guide spirituel et une référence morale. L’ordre divin arrive, il ne faut pas le hâter.

Peut-on s’attendre à une descente éventuelle de Jules Diop dans l’arène politique ?

SJD : Politicien, jamais. Mais vigile de la Démocratie, de la Justice sociale, toujours.

Propos recueillis par Momar Mbaye
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