Si l’éventualité d’un coup d’Etat a été jusqu’ici écartée concernant le Sénégal, l’opinion semble éviter voire occulter le débat sur une éventuelle disparition du président sénégalais, comme ce fut le cas pour Bongo il y a quelques mois et le président nigérian le 6 mai dernier. Agé de 84 ans ou plus, selon les versions, il est tout à fait judicieux et légitime de s’interroger sur le devenir du Sénégal, en cas de décès de son président en exercice, Abdoulaye Wade.
Nous lui souhaitons longue vie, à Gorgui, lui qui confiait à Guillaume Durand, que la longévité était héréditaire dans des familles comme la sienne. Jadis opposant, il exigeait du président Diouf qu’il présentât son bilan de santé dont il souhaitait une publication officielle ou périodique. Si Abdoulaye Wade apparaît comme sain « de corps et d’esprit », -cela dépend si on est de l’opposition ou du pouvoir-, ses allers-retours incessants entre l’Europe et le Sénégal ont de quoi interpeller sur les raisons de ses voyages interminables qui passent parfois pour des vacances présidentielles ou visites furtives et non pour raisons médicales, un secret bien gardé au niveau de l’entourage du président. Parce qu’en dix ans, il est quasi-impossible de se rappeler une seule fois où l’opinion a été mise au courant d’un quelconque souci de santé ou malaise présidentiel, du moins officiellement. Voilà comment on entretient le mensonge au niveau de l’Etat, comme lorsqu’Abdoulaye Wade lui-même martelait, que son intention n’était pas de se faire succéder par son fils, tout en posant des actes qui confortent cette thèse. L’empressement dont il a fait montre lorsqu’il modifia l’article 27 de la Constitution sur la durée du mandat présidentiel passé de 5 à 7 ans est assez révélateur, car nul n’est censé ignorer que le président sénégalais, en dix ans, aura tout fait pour hisser ce dernier au sommet de l’Etat. D’abord en le nommant conseiller, ensuite à l’Anoci, puis dans le gouvernement, avec une pléthore de portefeuilles ridicules jamais confiés à un ministre de toute l’histoire du Sénégal. Seulement, les faits sont têtus, et la mayonnaise refuse de prendre. Force est de reconnaître que s’il n’y a jamais eu de coup d’Etat au Sénégal, c’est parce que les deux présidents qui se sont succédé, en tant que garants de la Constitution,  ont su préserver l’intérêt suprême de la nation tout en se gardant de mêler leur famille à la gestion de la chose publique. On ne peut pas en dire autant pour l’actuel président Wade, dont le fils demeure la personnalité politique la plus controversée du pays, tant son nom est cité dans tous les dossiers où il est question d’argent. Et pas une seule fois, il n’a apporté une réplique convaincante à ses détracteurs qui l’accusent tout en brandissant des preuves dans la plupart des cas. Karim Wade est le symbole même que quelque chose ne tourne pas rond dans la conduite des affaires de l’Etat du Sénégal. Si Abdoulaye Wade venait à mourir au pouvoir (on ne le souhaite pas), le ou les juges qui auront à se pencher sur le cas « Karim » auront du pain sur la planche, étant donné que Wade fils n’est pas seulement mouillé, mais s’est noyé dans un océan de dossiers et de malversations qui l’incriminent. Voilà pourquoi il a commencé coopter députés, ministres et sénateurs, tout en plaçant ses hommes à des postes stratégiques, au cœur de l’administration, dans l’armée, la police et la gendarmerie, dans l’éventualité d’un passage en force qui pourrait embraser le pays et qui ne serait salutaire pour personne. Alors, de deux choses l’une, en cas de vacance du pouvoir : soit il court-circuite le Sénat, fait appel à l’armée pour assurer l’intérim de son père (un scénario qui mènerait à la guerre civile), soit il prend la poudre d’escampette, en jet privé, ce qui semble le plus probable, étant donné que monsieur, à défaut se faire aimer, n’a pas non plus réussi à se faire craindre, même si certains coups bas et limogeages de ministres lui sont imputables. Le seul gage de survie de Karim Wade demeure le maintien au pouvoir de son père, parce que dans l’entourage du président, certains font semblant de prendre fait et cause pour lui rien que pour sauvegarder leur tirelire. Et surtout, que le clergé musulman, jusqu’ici resté aphone devant les dérives d’un régime aux abois, ne demande pas aux Sénégalais de prier pour le retour de la paix, une fois que Karim et ses hommes auront installé le pays dans l’insurrection, la révolte et le chaos comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire. Reste à définir si Wade, après avoir imposé son fils dans le gouvernement, franchira le rubicond pour parachever son projet de succession monarchique, en nommant Karim au Sénat. En fin de compte, le maintien de Wade en vie, ou au pouvoir, demeure à ce jour le seule gage de stabilité politique du Sénégal. Une vacance du pouvoir sera une porte ouverte pour le meilleur ou pour le pire. Bien évidemment dans l’un comme dans l’autre cas, ce sera avec ou sans Karim. Time will tell.
Momar Mbaye
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