Vendredi dernier le WARC sous la direction du Professeur Ousmane Sène a organisé une belle rencontre autour du livre du Docteur Momar Cissé : «Parole chantée et communication sociale chez wolof du Sénégal ». Tous ceux qui se soucient du sort de nos langues nationales, du Wolof en particulier, se sont réjouis de cet ouvrage riche et de haute facture qui apporte un éclairage nouveau à la représentation populaire des chansons Wolof. À la fin de la présentation de l’ouvrage par l’auteur, que nous félicitons au passage, le président de séance a ouvert les débats en donnant la parole au Professeur Ousmane Sène qui d’entrée de jeu a
dénoncé l’usage inapproprié des langues nationales en général, du Wolof en particulier, dans les médiats. Il n’a pas manqué d’interpeller les patrons de presse et les pouvoirs publics pour les convier à veiller à l’intégrité de nos langues nationales. A la suite du Professeur Sène j’ai pris la parole pour abonder dans le même sens en déplorant vigoureusement l’usage calamiteux du Wolof dans la presse parlée. J’ai eu à préciser que sans être un académicien dans cette langue, je n’en suis pas moins un défenseur acharné de ce moyen d’expression, soubassement essentiel de la culture et des traditions d’une frange non négligeable de notre peuple. Après avoir rappelé la récente publication de mon article : « Le wolof en péril, j’accuse la presse parlée! », je me suis réjoui de la réaction très positive de notre ami Oumar Diouf Fall DG de Sud FM, ainsi que d’autres patrons de presses et jeunes journalistes qui ne demandent qu’à être aidés pour améliorer la maitrise du Wolof dans les radios et télévisions du Sénégal. Ainsi, j’ai saisi l’aubaine que constituait pour nous la présence du Ministre Kalidou Diallo chargé des langues nationales, pour l’interpeller en direct et l’inviter à répondre au souhait ardent de la presse d’expression Wolof, pour qu’il aide significativement les jeunes journalistes et reporters en Wolof, dans le sens de renforcer leurs capacités dans l’usage de cette langue, sans oublier les usagers du poular, du sérère et autres langues nationales codifiées, conformément à la Constitution de notre pays. Quand le Président de séance a donné la parole au Ministre Kalidou Diallo, celui-ci, contre toute attente, a manifestement choisi d’encourager les journalistes d’expression Wolof à persévérer dans le massacre de la langue de Kocc Barma Faal. Il a déclaré comprendre ces journalistes qui selon
Lui, « ne sont pas obligés de parler un Wolof académique ». Et il ajouta sans hésiter : « l’essentiel est de se faire comprendre par le Sénégalais moyen» oubliant que le Wolof urbain ou créolisé est très mal perçu et compris par les vrais Wolof. Cette réduction à la simple compréhensibilité de la langue, semble en toute logique, légitimer les fautes de style et de syntaxe trop souvent causes d’inintelligibilité des messages au demeurant, truffés de non-sens et de contre sens. C’est comme qui dirait encourager le français « tirailleur » par rapport au français, non pas «académique »mais simplement « correct ». Inutile de vous dire que cette
surprenante réaction de l’autorité chargée de promouvoir l’éthique et l’orthodoxie dans l’usage des langues nationales comme le lui impose notre Loi fondamentale, a désarçonné la quasi-totalité de l’assistance ce jour-là.
En effet, cette manière de laisser voguer allégrement la médiocrité et la légèreté dans l’expression de nos langues nationales était inattendue de votre part M. Le Ministre. Avec tout le respect qu’appelle votre statut, je dois à la vérité de vous dire à haute voix que vous n’avez pas le droit d’encourager les carences et le laisser-aller dans l’usage du Wolof ou de toute autre langue nationale codifiée. Dans votre lettre de mission, vous êtes le protecteur de ces langues, M. le Ministre ! Dans votre intervention, vous semblez avoir confondu « accent » et « orthodoxie » dans le langage.
L’accent du Peuhl ou du Sérère parlant Wolof ne gêne personne. En revanche, quand dans une langue on confond « pomme de terre » et « Angleterre » par le simple usage d’un article démonstratif non approprié, il y a de quoi s’arracher les cheveux et s’inquiéter. En effet, il faut comprendre que «saxaar si » veut dire la fumée et que « saxaar gi » désigne le train. Je
voudrais vous dire très respectueusement M. le Ministre, que si vous ne vous étiez pas retiré aussitôt après votre déclaration malheureuse, vous auriez entendu les cris du cœur et les désapprobations fermes et courtoises d’intellectuels et d’universitaires comme l’honorable écrivain Cheikh Hamidou Kane, le doyen Cheik Aliou Ndao expert de la langue Wolof, les Professeurs Amadou Ly spécialiste en littérature africaine, Lilyan Kesteloot et Ousmane
Sène qui eux, ont heureusement choisi de respecter et de vous inviter à faire respecter l’orthodoxie et l’éthique dans la pratique des langues nationales. Je voudrais vous dire, M. le Ministre, que même les journalistes que vous semblez encourager dans cette violation quotidienne des règles du Wolof parlé, ne sont pas d’accord avec vous. Ces journalistes-là
Voudraient surtout  que vous renforciez les ressources humaines, matérielles et financières de la  Direction de l’Alphabétisation et des Langues nationales afin qu’elle joue pleinement son rôle dans la promotion des langues codifiées. M. Le Ministre, ces journalistes ont surtout besoin de l’aide de votre département, afin qu’ils bénéficient de sessions de formation
et de séminaires de recyclage pour améliorer leur capacité à parler et à écrire le Wolof conformément aux règles de l’éthique et de la déontologie. M. Le Ministre, au lieu de dire à nos amis journalistes d’expression Wolof «allez-y les gars ! Graawul ! (ce n’est pas grave) », votre Département gagnerait beaucoup à offrir aux Radios et Télévisions de la place, l’appui et l’expertise de spécialistes du Wolof comme Aram Faal, Cheik Aliou Ndaw,Fallou Cissé, le Professeur Sakhir Thiam, Marouba Faal, Younouss Dieng et tant d’autres. Vous pourriez même leur offrir une assistance technique en la personne d’alphabétiseurs agréés en langue Wolof qui les accompagneraient régulièrement dans leurs lieux de travail. Vous pourriez également apporter un appui précieux au CESTI et autres écoles de formations en journalisme en leur affectant des formateurs pour la prise en charge des journalistes qui veulent se spécialiser en Wolof ou toute autre langue nationale. En agissant ainsi, vous rendrez un hommage mérité au Professeur Cheikh Anta Diop qui, toujours attaché à l’éthique et à la déontologie, s’est longuement rebellé contre l’autorité du Président Senghor autour de l’orthographe du mot « siggi » titre de son  célèbre son journal.
Refusant les compromis douteux, le savant Sénégalais a préféré le mot « Taxaw». M. Le Ministre, en agissant ainsi, vous rendrez également un hommage appuyé à Ousmane Sembène qui lui aussi n’a jamais voulu se plier à propos du mot «ceddo », titre de son film du même nom. Enfin, M. le Ministre, en agissant ainsi, vous aurez accompli une bonne part de cette importante mission régalienne que le Chef de l’État, protecteur des arts et des lettres
vous a confiée au nom du peuple sénégalais.

Moumar GUEYE/ Écrivain/E-mail :
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