Le mal est plus profond messieurs : c’est le mythe et l’objectivité de la presse qui sont en question…

Quand un journaliste s’emploie constamment à jeter un regard si critique sur sa corporation, il court soit le risque d’être suspecté par ses confrères de complicité avec des forces étrangères ou même opposées à sa corporation, soit le risque de discréditer sa famille naturelle et, par ricochet, sa propre plume. Mais puis qu’il n’y a jamais de pari sans risque et que le pari de la vérité n’a pas prix, il pourra toujours se consoler de cette sagesse de Georges ORWELL selon laquelle « à une époque de supercherie universelle dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Cette modeste papier n’est pas une volonté de jeter un coup de pied dans la fourmilière qu’est la pré-concertation nationale sur les médiats, mais une juste une  réflexion à verser dans ce  débat qui agite le landerneau médiatique depuis quelques mois. Les mythes habitent notre univers social et mental et fonctionnent comme des constellations qui servent parfois de repères exacts et d’autres fois de vrais pièges pour l’esprit inquisiteur. Les grands dictateurs de l’histoire de l’humanité l’ont tellement compris que le socle premier de leur funeste règne a été toujours le même : la mythification d’un homme comme homme-providence ou un Messie. C’est dans ce sens que Pierre BOURDIEU définit le mythe comme « un discours puissant, une « idée force », une idée qui a de la force sociale, qui obtient la croyance ».

Derrière tout mythe de ce genre, il y a une imposture qui use de la crédulité pour davantage d’opérationnalité. Ce sont des idées qui se répandent de façon propagandiste et qui réussissent à mobiliser toute l’affectivité humaine pour mieux assommer la lucidité des hommes. Ces mythes peuvent prendre la forme de doctrine mais aussi la forme humaine ; ce qui est constant dans ce genre de mythe c’est qu’ils suscitent tellement d’enthousiasme qu’ils empêchent de penser véritablement : ils tuent l’esprit critique et asphyxient la liberté. Et s’il en est ainsi, c’est parce que, comme l’a dit BOURDIEU, ce sont des idées ou des personnes qui « obtiennent » la croyance. Cette croyance est d’autant plus pernicieuse qu’elle ne concerne pas seulement ceux à qui l’idée ou la personne est destinée ; elle est également crue par la personne auteur de l’idée ou porteuse de la pseudo providence. Les tyrans ont la certitude qu’ils sont ce qu’il y a de meilleur pour leur peuple et pour leur époque, et c’est principalement pour cette raison qu’ils ne peuvent pas comprendre, encore moins tolérer, qu’on soit contre leur volonté. Quand donc nous disons que l’objectivité du journaliste fonctionne dans notre pays sous la forme d’un mythe, ce n’est pas pour dire que les confrères font dans la subjectivité totale et permanente, c’est simplement pour montrer que justement la présomption d’objectivité dont nous jouissons auprès des citoyens est un couteau à double tranchant : autant elle constitue le socle de notre crédibilité auprès d’eux, autant elle représente le prétexte dont certains abusent pour assouvir des desseins totalement étrangers à la corporation. Pourquoi la présomption d’objectivité ne pourrait-elle pas être usurpée à des fins politiques religieuses ou économiques, de la même façon qu’on voit tous les jours des fonctionnaires usurper des titres ou abuser de leur statut pour commettre des actes délictueux ? Pour encore emprunter un autre concept à Pierre BOURDIEU, on peut considérer la problématique de l’objectivité de la presse, telle qu’elle est posée et imposée aujourd’hui, comme une DOXA, c’est-à-dire une opinion, une doctrine forte et envahissante, aussi bien sur le plan psychologique que sur le plan sociopolitique. Le propre de la doxa ainsi définie est de posséder ses adeptes, de les réduire à de simples disciples destinés, non à problématiser, mais à avaliser et à célébrer la justesse et la véracité d’un fait. Le mode d’action de la doxa est la terreur intellectuelle, cette forme d’impérialisme qui empêche de réfléchir et de dire non, parce qu’on a peur de passer pour un marginal ou un passéiste ! Á l’image des tyrans qui sèment la terreur et la désolation en croyant rendre service à leur peuple, ne sommes-nous pas parfois amenés à tomber dans le piège du dogme d’objectivité que nous avons nous-mêmes préparé ? Les réflexes grégaires que l’on note parfois dans la corporation sont antinomiques à toute forme d’objectivité. Nous contribuons ainsi, de façon consciente ou inconsciente, à instiller dans la conscience de nos compatriotes ainsi que dans les nôtres des idéologies qui leur ôtent toute lucidité et toute capacité critique devant notre travail. C’est assurément là un piètre service rendu à la démocratie et à la corporation : nous demandons à des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de nous renvoyer une image que nous avons contribué à construire en eux et nous nous en servons comme baromètre de la validité de notre travail. Ce qui établit le journaliste dans un statut incomparable, c’est cette équidistance à laquelle son rôle de médiateur le condamne. Il doit sans cesse établir des compromis entre des interlocuteurs aux attentes souvent divergentes, voire opposées. Il est simultanément obligé de garder la confiance de chacun celle du héros du jour comme celle de l’expert, celle du rédacteur en chef aussi bien que celle du confrère et cela sans jamais être leur otage, afin de ne pas perdre la seule confiance qui compte : celle du lecteur, maître ultime de toutes les rétributions, selon les lois du marché.
 Quand le miroir de la réalité devient notre propre fantaisie il n’y a plus de place pour la moindre objectivité ; or le prisme avec lequel nos compatriotes lisent la réalité quotidienne est précisément celui que nous avons bien voulu leur tailler dans le souci, cependant tragique, de préserver nos moyens de survie en tant qu’ « espèce » dont l’existence est totalement tributaire de la demande d’une autre espèce (les clients de la presse). Notre offre est, en effet, souvent malhonnête, car c’est comme des produits que l’on emballe toujours sous un aspect toujours scintillant, mais au fond peu conforme à la réalité brute. Les affaires les plus anodines sont traitées avec une habileté de manipulatoire dénuée de vergogne et parfois de tout souci déontologique. Ici comme ailleurs c’est le principe de la liberté de la presse qui est détournée de sa vocation pour servir plutôt à museler toutes les voix qu’on juge discordantes dans la mélodie mystificatrice orchestrée par les hommes de média et/ou politiques. Le Watergate est devenu ainsi le symbole de la toute-puissance de la presse : l’événement a montré jusqu’où  un grand organe d’information pouvait aller, dés lors que les journalistes sont résolus à obéir aux lois de leur métier. En fait, comment peut-on se faire le porte-voix d’un parti politique et se prévaloir du statut de neutralité et revendiquer le rôle de formateur de l’opinion ? Une sorte de tyrannie de la médiacratie est en train de s’abattre sur les consciences citoyennes en réduisant, avec un fascisme redoutable, la vie sociale à la seule sphère politique, l’information et le débat à la seule communication politique. La supercherie permise par les médias actuels est d’une opérationnalité telle que les hommes politiques et les dirigeants des grandes formations politiques commencent à capturer dans leurs jardins les moyens de communication. Ignacio RAMONET a martelé avec force conviction que : « L’alliance de plus en plus étroite avec les pouvoirs économique et politique, ont causé un tort dévastateur à la crédibilité des médias. Elles révèlent un inquiétant déficit démocratique.

Le journalisme de bienveillance domine, alors que recule le journalisme critique. On peut même se demander si, à l’heure de la globalisation et des mégagroupes médiatiques, la notion de presse libre n’est pas en train de se perdre ». Quels sont les confrères qui se limitent exclusivement à relater les faits en s’abstenant d’y apposer toute forme de teinture et de commentaires « destinés » à éclairer, comme on dit, la lanterne du lecteur, du téléspectateur ou de l’auditeur ? La question préjudicielle qu’aucun journaliste ne pose, pas plus qu’aucun historien lorsqu’il s’agit de s’intéresser à un fait dit historique, est la suivante : qu’est ce qui confère à un fait son intérêt journalistique ou historique ? L’historien et le journaliste ne se posent jamais cette question parce qu’ils la trouvent sans objet et, de toute façon, impertinente par rapport aux enjeux qu’ils se fixent. Pourtant la question ne manque ni de pertinence ni de légitimité : il y a toujours une direction « arbitrairement » choisie par l’investigateur ou par l’analyste dans le traitement du fait politique, religieux ou économique qui interpelle son attention. Il y a, en effet, soit un déclic, soit un stimulus, qui font que le regard du journaliste et sont intérêt portent sur telle ou telle chose. Mais le contexte politique que vit présentement notre pays, conjugué à une situation économique difficile ne cesse de ronger les ressorts traditionnels de la déontologie et de la neutralité. Si le régime du Président Abdou DIOUF a été constamment en ébullition et très fébrile, ce n’est pas seulement à cause d’une opposition alerte, vigoureuse et avisée, c’est également à cause d’une presse privée très pointilleuse sur ses investigation et cherchant (pour être digne de la confiance qui venait de lui être faite à travers la libéralisation totale du secteur) à être objective. La «  chance »  de Abdou DIOUF  malgré les nombreuses violations des droits de l’homme et les entorses aux règles démocratiques qui ont émaillé son règne, c’est qu’il avait en face de lui une presse privée certes dépourvue de moyens, mais qui savait  jouer son rôle de sentinelle de la démocratie sans se compromettre et qui semblait être à équidistance des partis politiques.

 Le contexte est devenu hostile à l’épanouissement intégral d’une presse libre. Il y a trop d’obstacles qui handicapent les élans de la liberté, d’indépendance, de rigueur et d’objectivité dans le traitement de l’information. L’espace médiatique sénégalais est un champ de bataille où la neutralité et l’objectivité sont devenues presque des crimes ! Dès lors qu’on s’abstient de prendre part à ce combat de gladiateurs que se livrent des forces politiques aveuglément antagonistes, on est traité de tous les noms. C’est comme si notre démocratie était un champ parsemé de mines et constamment épié par des tireurs d’élites qui n’ont pour preuve de leur adresse que le nombre de victimes qu’ils ont descendues. Le combat politique qu’une presse peut mener sans se travestir et se laisser submerger par les préoccupations politiciennes est celui des principes et des valeurs universels de la démocratie. Qu’une presse se trompe sur la nature de ces principes et valeurs de la démocratie est donc humainement compréhensible. Mieux, qu’une certaine presse revendique un camp politique de façon expresse et non équivoque est parfaitement concevable. Mais qu’une presse qui se dit libre et qui revendique le privilège d’être l’instrument de ces principe et valeurs démocratiques alors que sournoisement elle leur substitue un combat d’ego politiques que seule l’ambition différencie et oppose, c’est sans doute la pire dénaturation d’une presse dans une société démocratique.
Que serait le régime d’Abdou DIOUF sans la plume idéologiquement enivrée d’une icône comme Bara Diouf ? Le parti-Etat UPS-PS aurait-il réussi la prouesse de quarante de règne sans partage sans une forte imprégnation idéologique des cadres et technocrates et par des journalistes de service comme : Babacar SINE, ex-idéologue du Parti socialiste où il était l’un des théoriciens du « Dioufisme », Mass DIOKHANE, Racine KANE, Lamine DIAKHATE, Mamadou TALLA, Boubacar Obéye DIOP, Mamadou Seyni MBENGUE, Moctar KEBE, Doudou GUEYE, Cheikh Bara LO, Serigne Aly CISSE, Aly Kheury NDAW, Max Magamou MBAYE, Alioune DRAME, Abdou Salam KANE dit ASAK, Cheikh Tdiane DIEYE, Abdou GNINGUE, Alioune DRAME, Ibrahima GAYE, Badara DIOUF, Joseph MATHIAM, DIEGANE SENE, Amath CISSE, Mouhamadou M DIA, Ousmane Blondin DIOP, Moustapha MBODJ, Sambou CISSE, etc. Une icône de l’opposition de l’époque, Majmouth DIOP, en l’occurrence Secrétaire général du Parti africain de l’Indépendance n’hésitait pas à qualifier l’emblématique quotidien national  Le Soleil  de « borgne » ou de « Soleil de minuit ». Au-delà de la caricature qui apparaissait derrière ces cris de révolte des hommes politiques de l’opposition, il y avait une expression d’un désarroi d’une démocratie malmenée par une intolérance manifeste théorisée et pratiquée par les médias qui sont pourtant censés combattre toute forme d’intolérance en démocratie. Les tribulations politiques qui ont accouché de la presse publique sont comme des séquelles indélébiles sur la configuration et la vie celle-ci. Les stigmates de la vieille culture du parti-État étaient, en effet, les nerfs de l’organisme de la presse publique sénégalaise. Le pouvoir était le parti et le journal du pouvoir devrait logiquement être à la solde du parti. Bref,  compte tenu des péripéties qui ont entouré sa naissance, Le Soleil ne pouvait qu’être un appendice du pouvoir. Il était à la limite, conçu comme une sorte de superstructure idéologique qui est la couronne intellectuelle de l’hégémonie totale que le PS avait sur le pays. Ce qui donne raison à Sean Mac BRIDE qui affirme : « tout endoctrinement, fut-ce celui de l’Etat, n’est jamais sans faille et qu’un monologue permanent ne réussit pas à oblitérer l’esprit critique et à abolir toute liberté de jugement ». Symétriquement, qu’une presse au service d’une cause universelle soit censurée et persécutée, c’est dans une certaine mesure un phénomène historique normal ; mais que cette presse libérée des jougs historiques en arrive à abuser de sa force pour s’imposer en presse censurante : voilà ce qui est proprement inacceptable. Aucun héroïsme ne saurait justifier une telle entreprise, aucun mérite ne pourrait absoudre un tel crime et aucune situation politique, économique ou sociale ne saurait légitimer une pareille magouille historique.
C’est pourquoi le thème de l’engagement devrait toujours être revisité par les journalistes : on s’engage toujours ; la seule différence est que les uns revendiquent leur engagement alors que les autres l’occultent et le refoulent comme un désir jugé incompatible avec ses tendances morales et esthétiques. Il y a des gens qui s’engagent pour des causes qu’ils trouvent justes là où d’autres s’engagent par pur égoïsme morbide, par incapacité invincible à s’affirmer ouvertement, d’où sont-ils obligés de jouer la carte du non engagement. Être apolitique comme journaliste, ça se sait, mais il ne faudrait pas que ce prétexte serve de bouclier à une duplicité dans le travail du journaliste ni de voile opaque qui occulte des convictions politiques non avouées. Thomas KUHN a beaucoup et, de façon tout à fait féconde, analysé la notion de paradigme en science et ses implications. Du grec paradeigma qui signifie « modèle » ou « exemple », le paradigme désigne à la fois une sorte de « mythe fondateur » d’une communauté scientifique à un moment précis de l’histoire, mythe qui sert de modèle de référence ; et un appareil théorique et un ensemble de procédures et de lois constituant « la matrice disciplinaire » qui encadre et oriente la recherche scientifique dans un domaine donné. La fécondité des investigations de KUHN sur la nature et le rôle des paradigmes dépasse le cadre épistémologique strict, car elle permet d’entrevoir comment l’idéologie est potentiellement présente dans les représentations scientifiques. Dès lors que la pensée est orientée et encadrée, il y a immixtion idéologique dans la perception du réel. Sous ce rapport précis, même le regard du savant sur le réel doit être suspecté de défaut d’objectivité absolue à fortiori celui d’un homme ordinaire. Or autant (voire d’autant plus que) la science repose sur des paradigmes, autant le monde de la presse a les siens. Il y a bien, pour chaque époque, et précisément à l’occasion des grands évènements, une façon référentielle, « modèle », pour les journalistes de couvrir l’évènement et d’en rendre compte. Les évènements du 11 Septembre 2001 certifient largement ce phénomène de paradigme dans l’univers des médias. La lecture « officielle » que la presse américaine (qui a très tôt et imprudemment pris le parti de l’Administration BUSH) avait faite des évènements a servi de modèle à toute la presse étrangère. Celle-ci a mis beaucoup de temps à se rendre compte de l’ampleur du dégât qu’a causé la notion saugrenue de « patriotisme » dans la presse américaine. Une sorte d’entente tacite a longtemps fonctionné entre la lecture officielle proposée par l’Administration BUSH et celle officielle que la presse donnait sous forme d’un mot d’ordre. Comme dans les paradigmes scientifiques d’une époque, ce sont toujours les paradigmes dominants qui orientent les analyses du journaliste. Il a beau cherché à être objectif dans sa démarche et dans sa perception, il reste souvent prisonnier de la pesanteur de la vision des choses en vigueur ou même en vogue dans sa corporation.
Le pire dans ce cumul de paradoxes est que la presse qui, souvent aide à démêler la nocivité des paradigmes dans les autres sphères de la vie sociale et intellectuelle, est foncièrement incapable de saisir la présence et l’impact des paradigmes en son sein. Ce qui fait que son objectivité est souvent pointée du doigt. De même que les savants sont généralement façonnés par les paradigmes en vigueur dans leur domaine, de même nous journalistes sommes souvent à la merci des représentations collectives distillées sous forme de « modes » intellectuelles dans la corporation. Au regard de toutes ces considérations, nous devons être persuadés que l’objectivité existe comme un idéal dans toute tentative de comprendre les faits ; qu’ils soient naturels ou humains. Ce n’est cependant pas une tare pour l’univers des médias, car partout ailleurs, l’objectivité absolue reste une chimère, une exigence naturellement hors de portée humaine. Il n’y donc pas de mal à reconnaître ce défaut légitime d’objectivité. En revanche lorsqu’on s’obstine à nier ou à vouloir passer sous silence cette évidence, c’est qu’il y a anguille sous roche. Le problème n’est plus donc de savoir si, le journaliste est objectif ou pas, c’est plutôt de savoir qu’est ce qu’il est en mesure de faire de ce mythe d’objectivité qui entoure le travail du journaliste. Il nous faut par conséquent toujours faire preuve d’humilité et d’esprit critique pour nous affranchir de cette sorte de souillure qu’est la présomption d’objectivité. Il serait utile, sous ce rapport de faire nôtre cette sagesse que SOCRATE fait dire à l’étranger dans le dialogue platonicien appelé le Sophiste : « De la critique, on doit dire qu’elle est la plus importante des purifications et la plus souveraine, et il faut tenir, au contraire, l’homme qui n’aurait été soumis à la critique, fut-ce le Grand Roi, pour un homme atteint des plus grandes souillures ».
 La critique est, en démocratie, non seulement un impératif intellectuel, mais aussi une exigence de bonne gouvernance et, sous ce rapport, elle ne doit épargner aucun secteur de la vie sociale. « Promouvoir la vertu pour prévenir les vices » : cette devise de la police saoudienne devrait être également celle des journalistes ; tellement leur métier est sensible, redoutable et potentiellement gros de perversions. Comme dans toute démocratie, notre pays a besoin d’hommes de science et de journalistes dont la contribution éminente à la construction et à la consolidation de la démocratie est aussi indispensable pour la démocratie que l’air l’est pour la vie. Néanmoins, autant ils peuvent ou doivent critiquer les politiques et les syndicalistes, autant les journalistes doivent opérer leur révolution copernicienne en cessant de croire qu’ils sont le centre de la société, les dépositaires exclusifs de la vérité et de la probité. Il y a lieu pour toute la corporation de méditer cette remarque d’il y a un peu plus d’un siècle de Die Fackel: « Le spectacle que nous offrent les journaux semble être celui des millions de balais dans des mains sales qui sont toujours prêts à s’activer devant la porte des autres ». La corporation a peut-être besoin de procéder à une sorte de révolution copernicienne pour échapper à la tentation de se poser comme le centre de diffusion des valeurs du bien et du mal dans la société. Tant que l’humanité n’était pas réveillée de son sommeil dogmatique par Copernic, elle persistait dans la dangereuse certitude que la terre qui est sa demeure est le centre du monde. Une telle illusion l’empêchait du coup de se lancer de façon efficiente dans la conquête de l’univers et dans la connaissance objective de la vie dans cet univers. Ce n’est que tardivement que l’humanité a compris que « l’univers était un champagne généralisé dont nous n’occupons qu’une bulle », pour reprendre la métaphore de M. KASSET. Il est temps aussi que nous journalistes nous sachons que la société et les faits politiques que nous relatons sont une structure dans laquelle nous avons une place déterminée : ce n’est donc pas le journaliste qui doit déterminer cette structure qui le crée et le conditionne en fin de compte.
 Si la presse est le miroir de la démocratie, celle-ci doit également être le miroir de celle-là et, sous ce rapport, il ne faut jamais perdre de vue que la démocratie a été inventée pour solder de manière pacifique et civilisée les conflits de la société en les laissant s’exprimer dans les limites de la décence et du respect de l’autre. Lorsque cette vocation de la démocratie est travestie par des ovnis qu’on appelle pompeusement « politologues » sous la bénédiction coupable des journalistes, la démocratie court le risque de se vider de sa substance et de se dénaturer en tyrannie oligarchique ou en anarchie.

Pape Sadio THIAM
Journaliste/ Cabinet Enjeux Com
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