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Professeur Samir Amin, économiste, sur Rfi : ‘L’Afrique a connu 50 ans de retard avec une part importante des classes dirigeantes’.
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Journal Walfadjri
Quotidien d'informations du Senegal.
 
Par Journal Walfadjri
Publié sur 03/15/2010
 
Samir Amin est un éminent professeur d’économie politique du développement de nationalité égyptienne. Il est en même temps écrivain, auteur de plusieurs ouvrages. Il préside également le Forum du Tiers-monde et enseigne dans plusieurs universités à travers le monde.

Professeur Samir Amin, économiste, sur Rfi : ‘L’Afrique a connu 50 ans de retard avec une part importante des classes dirigeantes’.
Samir Amin est un éminent professeur d’économie politique du développement de nationalité égyptienne. Il est en même temps écrivain, auteur de plusieurs ouvrages. Il préside également le Forum du Tiers-monde et enseigne dans plusieurs universités à travers le monde. Invité par Rfi samedi matin, ce grand spécialiste du Tiers-monde n’y est pas allé avec le dos de la cuillère dans ses critiques contre le système économique mondial actuel. Il n’a pas, non plus, dédouané les classes dirigeantes africaines dans le retard économique et social du continent. Cinquante ans après les indépendances, faites-vous partie de ces pessimistes qui disent que ce sont cinq décennies de perdues ?

Samir Amin : Je ne suis pas un pessimiste et je ne pense pas que ce sont cinquante années de perdues. Je suis très critique à l’égard des Etats africains, des classes dirigeantes. Mais je reste plus critique à l’égard du système économique mondial qui est responsable, en grande partie, des échecs africains. La colonisation a été catastrophique. Au sortir de la colonisation, au Congo belge, il n’y avait que neuf Congolais à avoir fait des études supérieures. Avec les trente ans du régime de Mobutu qui est l’un des plus ignobles qu’on ait connus dans l’histoire, les Congolais qui ont fait des études supérieures se comptaient par centaines de milliers. Ainsi, le pire des régimes africains a fait mieux que la belle colonisation belge. Il faut aussi rappeler ces choses-là.

Que reprochez-vous à ce système mondial ?

L’Afrique reste encore une des parties les plus vulnérables du système mondial et qui est condamnée par la logique même de ce système à être surexploitée. La surexploitation en Afrique, c’est principalement le pillage des ressources naturelles. C'est-à-dire que l’Afrique est utile au système mondial dans la mesure où elle est une source de ressources naturelles assez fabuleuse. L’Afrique utile, c’est l’Afrique sans les Africains. Et pourquoi l’Afrique est-elle vulnérable ? C’est parce que les pays africains ne sont pas engagés dans la voie d’une industrialisation accélérée. Je dis le contraire de ce que l’on dit généralement : ‘Oh, l’industrialisation, c’est pour plus tard ; l’Afrique n’est pas mûre pour l’industrialisation’. Or c’est cela que l’on disait pour la Chine, il y a cinquante ans. Ce sont les pays qui se sont engagés de façon décidée dans l’industrialisation qui sont aujourd’hui les pays émergents. Alors, l’Afrique a accusé cinquante ans de retard. Dans ces cinquante ans de retard, il y a une part importante des classes dirigeantes. La faiblesse même de ces classes dirigeantes, c’est le fait même qu’elles aient accepté de se situer dans le statut d’Etats clients des occidentaux. Ce qui ne réduit pas la responsabilité des pays occidentaux.

N’y a-t-il pas un risque de placer systématiquement ces pays en position de victimes alors qu’ils sont aujourd’hui acteurs ?

Ils sont les alliés subalternes dans le système. Donc, ils ont autant de responsabilité que leurs patrons. Mais les patrons ont autant de responsabilités qu’eux. Prenons un exemple banal qui est celle de la corruption. On sait qu’une bonne partie des politiciens africains sont corrompus à l’extrême. Mais ceux qui les corrompent, ne sont pas moins responsables.

Est-ce que dans la configuration actuelle des relations entre l’Afrique et les pays industrialisés, l’Afrique peut-elle trouver sa place dans la mondialisation ?

L’Afrique va trouver sa place dans la mondialisation pour le moment et dans le court terme. Car elle reste une source de matières premières. Mais l’Afrique doit s’organiser pour utiliser ses ressources naturelles pour son propre développement. On a vu, au début des indépendances, se mettre en place différentes démarches de développement autocentré, avec Julius Nyéréré en Tanzanie, Krumah au Ghana, mais ces modèles n’ont pas atteint leurs buts. Aujourd’hui, on est dans une période de capitalisme mondialisé. Que faire ? On a vanté à l’époque le choix d’Houphouët Boigny de l’ouverture non contrôlée, non régulée de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, sa situation est bien pire que celle du Ghana, par exemple. Malgré tout, c’est la partie positive de ce que Krumah avait fait, qui fait que le Ghana est dans une moins mauvaise position qu’un pays voisin et comparable qu’est la Côte d’Ivoire.

Quelle est, aujourd’hui, la marge de manœuvre des pays africains pour pouvoir trouver une voie médiane ?

Cette marge de manœuvre renaît précisément par le succès des pays dits émergents. Ces pays sont déjà en conflit avec l’Occident. Dans ces conditions, les classes dirigeantes de ces pays émergents, à des degrés divers, ont intérêt à contribuer à la renaissance de quelque chose comme fut l’esprit Bandung. Je pense qu’il faut travailler à reconstituer cette ligne des 77. C'est-à-dire des pays en voie de développement qui sont plus nombreux au niveau des Nations unies. Il y a des possibilités. Ce que les Chinois proposent aux Africains, c’est ce que l’Occident ne propose pas. Entre autres, il faut la construction d’une gigantesque infrastructure. Mais, il n’est pas impossible que, dans la course aux ressources naturelles, les Chinois, les Brésiliens et les autres ne se comportent pas très différemment des Occidentaux.

Dès lors, n’est-ce pas pareil que de rester dans la même configuration ?

Je ne crois pas. Parce que les partenaires sont différents. Les partenaires chinois ou brésiliens ne sont pas dans la même situation que les Usa ou l’Europe. D’abord, ils n’ont pas de projet militaire de contrôle de la planète comme les Usa l’ont. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de la nature des classes dirigeantes, ne sont dans la même position.

Mamadou SARR (Source Rfi).