De l’opposition au pouvoir, les données ont complètement changé et le Sopi se heurte à des écueils d’un type totalement nouveau. La question se pose alors de savoir s’il faut continuer à faire confiance au Sopi ou s’il faut  le substituer un autre slogan  plus mobilisateur ? Il faut reconnaitre que le Sopi dans les nouvelles conditions de l’histoire n’a plus le mordant qui l’a porté au pouvoir d’autant plus que les difficultés liées à la gestion des affaires lui enlève chaque jour du charme et de la passion. L’histoire du PDS, comme toute autre histoire, est escarpée, avec son lot de ratés, de désespoirs et de frustrations coexistant avec des joies précaires, des illusions salvatrices et des rêves fous. Absolument parlant, cette histoire n’est ni extraordinaire, ni surhumaine, mais elle reste passionnante à tous points de vue. Les péripéties qui jalonnent la vie politique du Sénégal sont, depuis plus de quarante ans, suscitées, animées et réorientées par le PDS et son éternel rival : le Parti Socialiste. Sans vraiment noyauter les autres partis de l’échiquier politique, le parti de Me Wade a réussi la prouesse de les intégrer à une dynamique qui, certes leur était commune, mais était toujours contrôlée par le PDS. Le mérite de cette formation politique, est d’avoir toujours activement participé à l’approfondissement du processus démocratique au Sénégal par la création de syndicats affranchis du pouvoir en place, l’institutionnalisation de la critique de l’action gouvernementale dans l’enceinte du Parlement. L’on raconte souvent que c’est au cours d’une réunion dans les années 70 qu’un vieux militant du Parti démocratique sénégalais a lancé « faw nu Sopi rewmi » (Il faut qu’on change le pays).  Le terme Sopi a plu au dirigeant du PDS qui l’a adopté et ce fut le début de l’odyssée irrésistible d’une ambition politique qui prendra la forme d’une révolution silencieuse. Le Sopi résumait alors, tous les espoirs de changement d’un peuple essoufflé par les aléas d’une politique néo-coloniale oublieuse des préoccupations du peuple. On ne peut pas aspirer à diriger un peuple sans au préalable cultiver une certaine complicité avec celui-ci : il faut savoir parler comme parle le peuple, sentir ce qu’il sent pour toujours vibrer avec lui au rythme de ses joies et de ses peines. Toute la virtuosité politique de Me Wade résidait, en partie, dans cette communion permanente qu’il a eue avec le peuple durant 26 ans. Il a mobilisé tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles parce qu’il savait parler à tout le monde. Dans toute son action politique, le Parti démocratique sénégalais a toujours tenté de démontrer que la légitimité n’était pas un patrimoine comme cela s’est passé dans les nouveaux Etats africains. Dans ces pays, le leurre politique majeur des dirigeants était de faire croire aux citoyens qu’on aurait pu faire l’économie des consultations électorales sérieuses : la remise en cause des « Pères de la nation »  et des « Bâtisseurs de l’Etat » ne pouvant figurer à l’ordre du jour de la réflexion du simple citoyen dans un tel univers.  Le Parti démocratique sénégalais, dés sa création en 1974, s’est assigné comme première tâche de se battre pour délivrer le citoyen de l’asservissement mental dans lequel le confinait une conception patrimoniale de la légitimité. Les journées cauchemardesques de février 1988, les affrontements très polémiques de son leader, Me Abdoulaye WADE avec le Président SENGHOR, la contestation permanente sous le signe du Sopi, ont au moins le bénéfice d’avoir fait prendre conscience au citoyen sénégalais que la source de la légitimité était dans ses propres mains. C’était toute une culture de l’opposition articulée par une cohésion presque obsessionnelle entre le Parti et ses militants ; une culture basée sur un programme d’inspiration libérale préconisant en tout temps la libération du citoyen de l’emprise de l’Etat. Cette libération était théorisée par une série de jalons  pour accéder au pouvoir et parmi ces jalons il y a certes la contestation et la proposition parfois utopiste, mais aussi toujours la négociation, et c’est cela qui a sauvé le Sénégal de la dérive insurrectionnelle. Toutes les fois que les signes de tension ouvertes étaient devenus perceptibles, Me Wade acceptait de rencontrer son alter ego pour décrisper le climat politique par des concessions de part et d’autre. En effet, conçu comme une synthèse du désir du changement de la plupart des déçus du régime socialiste, de la volonté de certains cadres de jouer un rôle dans le devenir de la nation et de la conscience paysanne de sa libération face à une administration souvent autoritaire, le Sopi a été une vague sur laquelle a su intelligemment surfer le Parti démocratique sénégalais. Cette prouesse le PDS l’avait réussie au grand damne des autres formations politiques de l’opposition qui, en vain, ont cherché à trouver la solution miracle qui aurait permis de le déposséder d’un tel capital de mobilisation.  C’est dire que même s’il y a eu une coïncidence entre le mouvement du Sopi et des situations déterminées de crise politique au Sénégal, il n’en reste pas moins que le Sopi, ne peut être perçu comme la propriété fondamentale du Parti démocratique sénégalais. La formation politique de Me WADE en a été, il est vrai, l’expression politique la plus accomplie ; et même plus, le PDS a su mieux se fondre dans cette mouvance jusqu’à faire croire qu’il lui avait imprimé sa propre marque. Aucune lecture du parti démocratique sénégalais ne peut manquer de relever ce constat. Les thèses sur la double planification, sur la décentralisation, sur la libéralisation de l’économie rurale, recoupaient sans conteste les préoccupations d’une grande majorité des citoyens exacerbés par la trop importante tutelle de l’Etat sur la société.  Aussi dans une telle optique, le mouvement du Sopi n’était pour le Parti démocratique sénégalais qu’une sorte de fonds de commerce, indispensable à son hégémonie sur la scène politique sénégalaise. Le PDS est donc au pouvoir et le militantisme dans un parti au pouvoir n’a ni la même motivation, ni les mêmes enjeux que le militantisme dans un parti d’opposition. L’énigme de la situation actuelle du PDS a son nœud dans cette question : comment, sans se situer dans une perspective suicidaire, le PDS après tout ce qu’il a pu réaliser dans l’opposition sous la bannière de son slogan fétiche, le Sopi, et malgré la détermination de ses militants et l’ingéniosité politique et intellectuelle de Me WADE, a t-il pu se trouver dans une situation de contradiction aussi prononcée, avec des querelles de leadership qui secouent constamment ce parti ? On a l’impression que depuis dix ans, les différents responsables du PDS, au lieu de songer à accompagner intelligemment l’action de leur Secrétaire général, ont préféré se livrer des joutes stériles dans l’espoir de parfaire leur propre destin politique. Tels Polynice et Étéocle, les frères qui par rivalité au sujet du pouvoir s’entretuèrent et perdirent ce pouvoir à jamais, les responsables du PDS ont littéralement fait perdre à ce parti toute sa crédibilité et sa lueur d’antan par une avidité politique étonnamment abusive. Le constat amer est là, sans équivoque : dix ans presque, après l’accession au pouvoir du Secrétaire général national du PDS et de la formation libérale, le slogan Sopi n’a plus, ni la même portée politique ni la même pertinence, même si Me Wade a réussi en à faire une arme de transformation économique. Wade a fait des pas de géant dans presque tous les domaines de la vie socio-économique et personne ne peut aujourd’hui nier la réalité économique du Sopi. Malheureusement, ce qui parasite les réalisations indéniables de son régime, ce sont les comportements peu orthodoxes de ses proches qui font les choux gras de la presse quotidienne avec chaque jour des révélations compromettantes en témoigne la récente attitude irresponsable  de Mouhamed Manssaly. C’est vrai que la presse n’est pas exempte de brebis galeuses car il y a des manquements inadmissibles à ce niveau de responsabilité, mais la plupart du temps c’est le régime qui lui offre les armes par lesquelles elle le déséquilibre ou le « destitue ». La nouvelle donne confirme encore une fois la pertinence et la nécessité de l’argument de la refondation du PDS : le PDS actuel, nid de tous les conflits fratricides, asile politique de tous ceux qui ont désespéré ailleurs et espoir d’une nouvelle race d’hommes politiques pas forcément politiciens -ce PDS- ne peut pas être celui des années 80. La diversité des sensibilités dans le parti ne peut plus être occultée, il faut en tenir compte et la considérer comme la matière première qui permettra de pétrir ce grand parti libéral qui se dessine. On ne peut plus, dans le monde d’aujourd’hui, occulter l’expression plurielle des ambitions politiques dans un parti, à fortiori, celui qui gouverne. Un parti politique, qu’il gouverne ou pas, vit et parce qu’il vit, il est obligé de supporter des transmutations pour s’adapter aux contextes politiques toujours changeants et surtout trop précaires pour permettre un conservatisme tout azimut. Si même les individus passent par une évolution à la fois physique et intellectuelle, et que les instituions de la république qui sont plus sacrées changent, pourquoi et comment le PDS pourrait-il ne pas connaître des mutations douloureuses mais nécessaires à la réalisation de ses nouvelles ambitions ? Les ambitions d’un parti de l’opposition ne sont plus celles d’un parti au pouvoir, les stratégies ne peuvent plus être les mêmes, les vieilles structures du PDS ne sont donc pas nécessairement compatibles avec sa nouvelle carrure. Le PDS a fondamentalement besoin d’un nouveau souffle qui puise allumer le feu sacré lui faisant défaut depuis belle lurette et qui explique, en partie, l’asthénie et la déception qui animent certains militants. La compétition interne entre les ambitions saines n’est ni une tare, ni un péril si elle obéit à certaines normes politiques qui fassent l’objet d’un consensus interne. Il est donc d’une nécessité impérieuse que certains anciens militants du PDS comprennent maintenant que pour faire face à ses missions historiques, leur parti, après avoir agrégé d’autres forces politiques, tende vers une nouvelle organisation plus élargie pour ne pas rater le train de l’histoire. Une chose est d’avoir travaillé à l’accession de son parti au pouvoir, une autre est d’être apte à l’y maintenir par l’offre d’une masse de militant significative et surtout d’une expertise solide en matière de gouvernance moderne.

Pape Sadio THIAM
Journaliste
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