Dans son dernier message à la nation, le Président Wade n’a pas manqué de suggérer à ses compatriotes d’adopter de nouveaux rapports au travail à l’ordre et à la discipline.
Au délà des appréciations faites par  la classe politique, les syndicats et la société civile, de l’adresse du Chef de l’Etat, notre culture recèle beaucoup de valeurs favorables au développement économique, car elle renferme une vertu du travail et l’esprit de sacrifice qui ont fait le succès des pays développés. Mais l’usage que nous faisons de la démocratie et particulièrement de ses principes fondamentaux (liberté et égalité), au lieu de s’inscrire dans cette perspective, a pratiquement démoli les piliers que notre culture avait édifiés pour façonner un homme imbu des valeurs du mérite, de l’abnégation et de la dignité. S’il faut, sans aucune forme d’ambiguïté, saluer la culture démocratique des Sénégalais, il reste que l’exigence de lucidité nous commande de jeter un regard critique sur la manière dont la démocratie fonctionne dans notre pays.

Le modèle d’émergence économique japonais (un pays quasiment dépourvu de ressources naturelles et ruiné par la 2e guerre mondiale) et des pays de l’Asie que nous convoquons souvent pour expliquer notre retard économique pose probléme dans sa compréhesion et son interprétation. Car faut t-il le répéter, l’émergence économique des pays de l’Asie, n’est pas survenue ex nihilo. Elle a des fondements historiques qui tiennent entre autres raisons d’abord à leur culture.
En effet, l’Asie est une terre plusieurs fois millénaire, à quoi s’ajoute une philosophie de la vie qui a formaté l’âme asiatique avec des religions comme : « le Confuciunisme, le Bouddhisme, l’Indouisme »  Quel est donc le contenu philosophique de cette conception asiatique du monde ?  En effet, il semblerait que si on n’est pas capable de convoquer cette philosophie  et d’avoir une lecture explicite de son sens, de ses visées et de ses finalités,  on ne pourra rien comprendre au « miracle asiatique ». 
D’abord, remarquons que les Asiatiques dans leur majorité professent l’idée qu’aucune culture n’est supérieure à la leur et qu’au contraire s’il y’a supériorité, c’est la leur qui l’est. Cette conception du monde est explicite dans la conception chinoise définissant leur pays, la Chine comme « l’Empire du Milieu ».
Cet ethnocentrisme militant, quoi que discutable, est un élément explicatif  de la position de l’asiatique dans le monde. Ils sont imperméables aux influences culturelles extérieures et s’ils sont amenés à s’intéresser à ces influences extérieures, ils ont la capacité de faire un tri de manière à retenir ce qu’ils jugent utile et délaisser ce qui leur semble inutile ou accessoire. C’est pourquoi cette philosophie de la vie revendiquée leur a donné un mental d’acier, mais aussi une assise morale, déterminés qu’ils sont à résister à l’influence de l’extérieur et à conforter une place enviable dans le concert des nations. 

Contrairement à la culture africaine fondée sur l’alliance de l’homme avec la nature, l’Asiatique professe une indifférence au monde et au moi. Autrement dit, l’asiatique ne pense pas que l’individu est central, contrairement à l’Occident qui fait de la promotion de l’individu une philosophie de vie.   Cette indifférence au monde et au moi se fait au profit du groupe dans lequel toutes les énergies sont concentrées à l’accomplissement du « Tout » par quoi les entités constituantes s’accomplissent selon les vertus de l’ordre, de la hiérarchie, de la discipline sociale et l’épargne forcée. En Asie, les appartenances communautaires sont souvent plus fortes que l’attachement à des valeurs plutôt abstraites.
Dans l’univers asiatique, ce qui prime avant tout, c’est le respect de l’autorité, la loyauté, la diligence dans la sphère des rapports économiques, le sens de la responsabilité familiale, le respect de la parole donnée. On peut dire que l’éthique du travail qui découle de ces philosophies place le groupe et l’entité nationale au dessus de l’individu. C’est dire qu’on ne décrète pas la culture de l’amour du travail et le patriotisme économique.
Au Sénégal, c’est cette connexion entre la démocratie et la culture locale qui pose problème ou, en tout cas, fait défaut ! La quête et la conservation du pouvoir sont, dans tous les pays du monde, accompagnées de comportements moralement répréhensibles, mais la tournure qu’elles ont prise aujourd’hui dans notre pays est absolument inquiétante. Á la place d’une démocratie participative véritable ou même d’une démocratie d’opinion qui occasionne  une délibération permanente, on a inventé au Sénégal une démocratie d’agitation quotidienne et permanente.
Constamment, quotidiennement, on s’agite et on agite tous les secteurs de la vie nationale pour installer une psychose de crise. Le premier symptôme d’anomalie politique est le nombre incalculable de partis politiques que ne justifie aucune idéologie ni aucune masse électorale. Á force d’écouter les prestations des différents leaders de partis politiques on s’étonne forcément de la multiplicité des partis politiques : ils tiennent le même discours, adoptent les mêmes positions, développent les mêmes stratégies, et sont dans l’incapacité curieuse de se retrouver dans une unité organique. Or, comme le disait Jacques Mariel Nzouankeu, le multipartisme ne fait progresser la démocratie que s’il exprime en même temps un véritable pluralisme politique; si les partis en présence sont porteurs de projets de sociétés clairs, cohérents et suffisamment différents les uns des autres pour offrir à la nations de véritables alternatives, de véritables choix.

Les hommes qui adhèrent aux différents partis politiques le font davantage sur des bases affective, ethnique, sociologique, religieuse, etc. que sur la base d’une décision rationnelle mue par des convictions politiques solides. Une seule chose explique ce grand paradoxe : les partis politiques sénégalais ne sont pas constitués autours d’idéaux précis et de principes politiques ou économiques clairs. On crée d’abord son parti politique et ensuite on se hasarde à lui trouver des idéologies doctrinales et une famille politique douteuses. Les hommes qui adhèrent aux différents partis politiques le font davantage sur des bases affective, ethnique, sociologique, religieuse, etc. que sur la base d’une décision rationnelle mue par des convictions politiques solides.  Tel politicien me plait, tel autre ne me plait pas ; tel homme politique est plus éloquent, plus jeune, plus beau : telles sont en général les prémisses de l’argumentaire de la justification des choix et engagements politiques de bon nombre de nos concitoyens.
La conséquence logique d’une telle anomalie démocratique c’est le rabaissement des débats à un niveau anormalement faible et, en puissance, des heurts réguliers. Les uns et les autres se lamentent de la stagnation ou de l’inexistence d’un dialogue politique entre les différents protagonistes comme si cela était paradoxal alors que c’est la conséquence logique de mœurs politiques bizarres : les critères de comparaison entre les hommes politiques ont pour fondement les passions et non les idées. Aussi, beaucoup d’énergie, beaucoup de temps, sont-ils perdus pour uniquement solder des comptes politiques à la place d’une croisade nationale contre le retard économique et la pauvreté des masses.

La sérénité, la confiance et l’apaisement si nécessaires au décollage  économique ou, au moins, à l’investissement, sont sans cesse menacés au Sénégal par des comportements politiques libertaires. Sur le plan syndical, les syndicalistes qui devraient logiquement être les locomotives du train du développement, ont réussi la prouesse de se muer en entraves indéboulonnables du développement. L’action syndicale dans le monde est certes l’alternative face aux affres de la mondialisation et face aux dérives sociales qu’entraîne un libéralisme mondial dont l’accumulation de profit est la seule morale, mais au Sénégal, la culture syndicale est aux antipodes de tout patriotisme et de l’esprit de la démocratie participative. Le premier symptôme de l’anomalie syndicale dans notre pays est le concubinage suspect entre les forces syndicales et les partis politiques. En réalité beaucoup de syndicats sont les prolongements ou les succursales des partis politiques.
La misère des travailleurs (qu’on prétend défendre) est souvent un fond de commerce, voire une force de pression politique occulte en plus d’être un motif de lutte syndicale. Cette faille de la démocratie sénégalaise est attestée par l’exacerbation des grèves depuis 2002 malgré les avancées exceptionnelles sur le plan salarial, de la retraite et de l’amélioration des conditions de travail. Le paradoxe ci-dessus stigmatisé est dû au fait que les syndicats les plus bruyants sont des corps constitués d’intellectuels : enseignants, personnels de santé, magistrats…

Les travailleurs des secteurs qui constituent le moteur de l’économie réelle (ouvrier, paysans, pêcheurs, pasteurs, etc.) sont généralement plus soucieux de la stabilité politique du pays, de la sérénité des esprits et du développement économique. En un mot, les masses les plus laborieuses et les plus productives de notre pays sont les plus disciplinées et les plus silencieuses.
 Les travailleurs des secteurs où la productivité est à long terme, voire incertaine, sont les locomotives des grèves paralysantes du pays ; ce sont des corps généralement proches des préoccupations politiciennes et qui, malheureusement, inspirent les travailleurs des autres secteurs. Il n’est par conséquent pas étonnant de voir le front social parasiter le contexte politique, s’il ne l’accompagne pas ou le complexifie davantage. Ces syndicalistes qui continuent encore à opposer travail et capital sont non seulement archaïques du point de vue syndical, mais ils sont simplement dépourvus du sentiment de patriotisme économique.
Le patriotisme économique a, en effet, deux aspects : l’esprit de sacrifice du travailleur pour le bien général de l’entreprise ou de l’État et l’esprit d’initiatives risquées de l’employeurs, si celles-ci sont potentiellement bénéfiques à son pays.
Á cette anarchie économique vient s’ajouter une conception archaïque du travail, une morale du travail déficitaire. L’assiduité, la ponctualité, la rigueur dans le travail et l’exigence du travail bien fait et à temps, sont généralement considérés ici comme des tares. Des termes avilissants, sous forme de sobriquets, sont collés au nom du travailleur vertueux.

La culture du gain facile et immédiat est, pour ainsi dire, le virus qui a corrompu tout le tissu moral d’une bonne partie de la jeunesse sénégalaise en particulier et du travailleur en général. Si l’ordre et la discipline sont justement les vertus qui nous font encore défaut, des pays de régime « taylorien », où la grève est une exception, ont réussi à les imprimer à leur peuple (Corée, Singapour, japon, etc.). Employeurs et travailleurs doivent pouvoir combiner leurs efforts, réaliser une sorte de symbiose de leurs intérêts particuliers pour participer à l’effort de construction nationale : c’est cela la nouvelle exigence du patriotisme économique. L’autre facteur de dégénérescence de l’amour du travail est le nombre anormal de jours fériés au Sénégal : sur ce point, une entente entre l’État et les religieux est absolument nécessaire pour freiner la saignée économique occasionnée par ces fêtes infinies et paradoxalement onéreuses. Les fêtes religieuses coûtent doublement cher à l’économie nationale : excès de dépenses et perte énorme de temps de travail et, par conséquent, ralentissement de la productivité.

D’une manière générale donc, les mœurs que la culture démocratique nous ont inculquées contribuent à faire de notre pays un espace économique très peu compétitif dans le cadre d’une économie mondiale globalisée. Le Sénégal a la particularité d’être un pays où chaque semaine avec son lot de gamous, des événements religieux  au cours desquels les maigres ressources de l’Etat sont honteusement pompées sous peine de représailles de la part des marabouts mondains, aidés dans leurs tâches par des medias complices. 
Par marabout mondain, nous distinguons les petits marabouts, descendants de la deuxième génération ou des branches collatérales, des fondateurs  et des autorités de tutelle occupant la fonction  de «khalife» qui sont plus discrets et réservés.
Le pire dans cette situation, comme le disait le juriste-politologue, Ndiaga Loum, soulever des questions ayant trait aux actes posés par les confréries et les marabouts équivaudrait à déranger des habitudes  qui, à force d’être cultivées, dans le temps, sont devenues des héritages culturels fortement défendus par des franges importantes de la population. Mais si comme l’estimait le philosophe grec, Platon : « La connaissance est un arrachement, une ascension », vouloir émerger, vouloir faire comme l’Asie, vouloir en réaliser ses performances économiques, supposent à priori un arrachement violent par rapport au monde, à la nature.

Nous devons ranger aux oubliettes nos modes de pensée, nos habitudes, nos comportements inhibiteurs… Il est temps que la lutte pour le rétablissement des valeurs authentiques que véhiculait notre culture soit l’affaire de la société civile et surtout de la presse nationale qui doit cesser de faire de la chose politique l’unique sujet du journalisme. Il faut dépolitiser la vie nationale pour promouvoir la naissance d’un citoyen convaincu que l’espace et les moyens politiques ne sont guère les seules façons de réussir dans la vie.
Daniel Etounga Manguélé se posait la question de savoir s’il ne fallait pas un ajustement culturel en Afrique pour rompre avec certains comportements inadaptés à la réalité du monde moderne.  A sa suite, le Pasteur Ka Mana, explorant les préoccupations fondamentales qui gouvernement l’image que l’homme africain d’aujourd’hui se fait de lui-même est arrivé au même constat.
Même si l’affirmation de ses deux intellectuels reste sévère, il reste qu’elle recèle une certaine parcelle de vérités qu’il nous faut méditer avec intelligence.

Pape Sadio THIAM
Journaliste
thiampapesadio@yahoo.fr
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