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Le printemps des politologues
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Pape Sadio Thiam
Journaliste, titulaire d'une maitrise en sociologie de l'Université Gaston Berger de Saint Louis et d'un Diplôme d'études en journalisme communication  
Par Pape Sadio Thiam
Publié sur 12/1/2009
 
Un regard sytémique sur la fonction du politologue au Sénégal.Qu’est-ce qu’un politologue ? Au Sénégal, la politologie s’apprend et se pratique spontanément dans les médias sans qu’on ne sache véritablement quels sont les règles et les principes sur lesquels se fondent les analyses et conclusions de ceux qui se réclament des spécialistes de cette "science"!

Le printemps des politologues
Paradoxes de la scène médiatique : Le printemps des ‘politologues’

Qu’est-ce qu’un politologue ? Au Sénégal, la politologie s’apprend et se pratique spontanément dans les médias sans qu’on ne sache véritablement quels sont les règles et les principes sur lesquels se fondent les analyses et conclusions de ceux qui se réclament des spécialistes de cette ‘science’! L’opacité qui entoure cette discipline est justement une porte ouverte à toutes sortes de magouilles intellectuelles : on abuse de la crédulité du peuple en s’arrogeant un statut qu’aucune institution académique n’a conféré ni authentifié. Les grands intellectuels de ce pays sont quasiment noyés par le tapage et l’émergence de nouveaux politologues mystérieux, dont les analyses ne vont guère plus loin que l’écho de la clameur populaire.

Si, en effet, la politologie est l’étude systématique des faits politiques du point de vue social et étatique, quelles sont les démarches scientifiques et les méthodes de validation des analyses du politologue ? Où se trouve la frontière entre le spécialiste des sciences politiques qu’on apprend dans les universités et la politologie ambiante et informelle qui assène ses verdicts dans les ondes des radios, dans les colonnes des journaux et dans les écrans de télévisions ? La politologie, telle que définie dans la langue française, requiert des connaissances en anthropologie, en sociologie, en histoire et sciences politiques, or ceux qui se réclament de cette discipline, ont-ils vraiment tout ce background ?

Les notions de consultant et de politologue sont, dans notre pays, le manteau de tous ces intellectuels, dont la formation académique n’a guère permis une promotion exceptionnelle : ceux qui ne sont spécialistes de rien (parmi les disciplines académiques traditionnelles), sont précisément les plus enclins à s’autoproclamer politologues ou consultants en ceci ou cela. La vérité historique est qu’il s’agit, pour la plupart, d’intellectuels sans œuvre, et parfois même désœuvrés, qui abusent de l’élasticité de la morale et du relativisme axiologique pour s’imposer en directeurs de consciences ou en grands théoriciens de l’impératif politique catégorique. Leurs certitudes chimériques et leurs élans dogmatiques répugnent tous les esprits éclairés qui savent par expérience que le monde humain se laisse malaisément cerner dans des catégories figées. Le mal est pourtant plus général que cela, car tous ceux qui rêvent de célébrité sans mérite se faufilent sournoisement dans les méandres du marketing tous azimuts. Ainsi, comme le disait Gilles Deleuze : ‘Il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. (...) Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute’.

En réalité, le terme politologue dans notre pays n’est rien d’autre que le nom emphatique d’une ruse permettant à certains ‘intellectuels’ qui se croient nantis de facultés supérieures à celles de la moyenne, à des intellectuels sans véritable rayonnement et à une catégorie de politiciens non engagés, de prendre une certaine revanche sur les hommes politiques et sur la société, tous les deux coupables de ne pas reconnaître des ‘valeurs’ qui ne valent que dans la tête des concernés. Un politologue digne de ce nom doit s’efforcer de s’adapter aux exigences minimales de scientificité et d’éthique scientifique : l’objectivité, la rigueur dans l’analyse des faits, le sens aigu de l’observation, le souci de coller à la réalité, au lieu de donner une primauté à ses convictions sur les faits, la neutralité en termes d’équidistance entre les acteurs politiques.

On ne peut pas être politologue et résumer ses analyses et conclusions en critiques systématiques des seuls faits et gestes d’un régime ou d’une opposition, à l’exclusion de toute autre considération que le parti-pris. Un politologue ne peut et ne doit être un ‘ventrilogue’, en laissant son cœur penser et parler à la place de sa raison, on ne peut pas s’ériger en politologue en ne se fondant que sur des sentences d’ordre moral. C’est donc à la fois inquiétant et suspect de constater l’émergence intempérante d’une nouvelle race d’intellectuels sur l’espace public qui réclament tous un statut de ‘politologue’, alors qu’ils n’en ont pas les qualités. N’ont pas suffisamment doté le Sénégalais de productions bibliographiques permettant d’identifier un fil conducteur dans leurs idées et de comprendre le fondement théorique des vérités qu’ils assènent dans l’espace public. La médiatisation outrancière ne rime pas avec le sérieux de l’analyse, ni avec le détachement que requiert une recherche perpétuelle de la vérité et du sens.

Malheureusement, nos intellectuels d’aujourd’hui réfléchissent sur la place publique, dans le public, trouvent leurs vérités avec le public et prétendent faire un travail de spécialiste ! En quoi le fait de dire ce que le peuple veut qu’on dise est-il un travail de spécialiste ?

L’éruption des lamentations politiques dans ce pays est, en réalité, orchestrée et entretenue pour nourrir les acteurs de cette entreprise de fourberie à grande échelle : les titres et les mérites sont décernés sur la place publique, à la radio ou à la télévision par des hommes de média et non par les universités normalement compétentes. En retour, ceux qui sont fabriqués par ces mêmes médias sont tacitement chargés de faire la promotion médiatique de certains hommes politiques, de défaire l’aura d’autres en même temps qu’ils font office de légitimateurs et de caution intellectuelle aux arguties de n’importe quel homme de média ou homme politique ; la frontière entre les deux étant devenue insaisissable ! Tout cela consiste en une gigantesque entreprise de mise en scène où les politiciens, les journalistes et les pseudo politologues sont à la fois les metteurs en scène et les interprètes de rôles stéréotypés.

Les affaires les plus anodines sont traitées avec une habileté de manipulatoire dénuée de vergogne et parfois de tout souci déontologique. Ici comme ailleurs, c’est le principe de la liberté de la presse qui est détournée de sa vocation pour servir plutôt à museler toutes les voix qu’on juge discordantes dans la mélodie mystificatrice orchestrée par les hommes de média et/ou politiques. Une sorte de tyrannie de la médiacratie est en train de s’abattre sur les consciences citoyennes en réduisant, avec un fascisme redoutable, la vie sociale à la seule sphère politique, l’information et le débat à la seule communication politique. Entre ces trois acteurs : l’homme politique, l’homme d’affaires et l’homme de média, il y a le fameux politologue dont la problématique vocation se résume bien souvent à celle d’un entremetteur. C’est rare de voir un entremetteur faire des analyses qui lèsent les intérêts, ‘l’honorabilité’ et la notoriété des parties dont il assure la connexion silencieuse. Sous ce rapport, ces pseudos politologues sont des affairistes de seconde zone ou de simples ‘preneurs de positions’, comme le disait fort justement le journaliste El Hadji Kassé, plutôt que des analystes rigoureux désintéressés et dont le savoir débouche sur un constat clair et sans équivoque.

C’est toute cette armée de personnes aux motivations diverses qui inondent l’espace public de problèmes et de préoccupations politiques et puisque ‘le petit ver ne ronge que le bon bois’, les sages et les vrais héros meurent dans l’anonymat ou sont simplement voués au feu d’une critique journalistique ou politologue qui est devenue une simple intrigue pour s’emparer de dividendes et de notoriété tout à fait sortie de l’illusion mystificatrice d’un discours pseudo intellectuel. Certains politologues s’érigent comme tel, parce que seulement, ils sont inaptes à supporter l’altérité que requiert l’engagement politique manifeste : sous ce voile, ils se cachent pour troquer le monologue savant au périlleux débat politique ou intellectuel. En fin de compte, dans les débats, ils mystifient tout le monde, car leur intervention n’est purement politique ni purement scientifique : leur conviction politique parasite les concepts et théories grandiloquents sans que l’auditeur ou le téléspectateur non averti sache discerner la science de l’idéologie partisane.

Ce phénomène est caractéristique des sociétés technocratiques qui sont malheureusement des sociétés de consommation. Le problème dans les sociétés technocratiques est que quiconque dispose d’une expertise plus ou moins avérée dans un domaine aussi large que celui de la science, est tenté de devenir ce que Florence Khodoss appelle un ‘despote éclairé’. Despote éclairé, parce que la pseudo-scientificité de son discours met le technocrate à l’abri de l’inquisition du profane : les hommes ont tellement confiance en la science que, dès qu’un discours a l’allure d’une science, ils démissionnent et acquiescent. Ce mythe de la perfection ou de la véracité de la science est justement ce sur quoi jouent les technocrates pour assouvir des desseins despotiques. La ruse est que, par la technocratie, on cherche et obtient souvent une légitimité imprenable telle une forteresse parce que précisément, cette légitimité n’est ni politique, ni scientifique. L’astrophysicien français, Michel Kasset, a dit dans ce sens une chose qui mérite d’être constamment méditée : ‘Si le savoir est confisqué, il ne nous reste plus qu’à être esclaves’. Le problème dans nos sociétés technocratiques, c’est justement qu’il y a une caste de pseudos intellectuels, qui prétendent détenir un savoir mystifié dans un discours ésotérique, mais vide.

Pape Sadio THIAM Journaliste thiampapesadio@yahoo.fr

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